ACF MAP. Alain Grosrichard : La morale du bilboquet

Spécialiste de littérature et de philosophie des Lumières, Alain Grosrichard était l’invité de l’ACF MAP pour sa deuxième grande conférence à Marseille, le 15 février 2014. Il  a captivé la salle en faisant entendre l’actualité, pour le parlêtre du XXIe s., de l’expression de Rousseau : « la morale du bilboquet ». Compte-rendu, par Véronique Villiers.

J.Villani, Bilboquets ou l’origine du monde, 2002, School Gallery Paris O. Castaing.

J.Villani, Bilboquets ou L’origine du monde, 2002, School Gallery Olivier Castaing, Paris.

« La morale du bilboquet », expression empruntée à Jean-Jacques Rousseau (1), est le titre choisi par Alain Grosrichard pour faire entendre comment l’auteur du siècle des Lumières a témoigné en son temps d’un point de butée qui conserve encore aujourd’hui toute sa valeur lustrale. Autrement dit, comment des sujets parlants – un homme, une femme – se rencontrent-ils sans faire rapport ?

Bavardage, babillage et blablabla

À travers le texte du livre V des Confessions, Alain Grosrichard pointe la fonction du bilboquet comme traduisant la jouissance « autiste » du sujet, tout aussi « autiste » que celle du blablabla selon Lacan ou bien encore, telle qu’autrement nommée par Rousseau, celle du « babillage ». Cette jouissance Une renvoie à une solitude fondamentale dont les rêveries du promeneur solitaire nous esquissent quelques contours.

Ce babillage continuel dont se plaint Rousseau, embarrassé par l’équivocité sexuelle infinie de la langue, témoigne de la nécessité de recouvrir un réel auquel chaque sujet se confronte. Dans les salons où les femmes sont distraitement à leur ouvrage et où les hommes tournent autour d’elles en bavardant, se met en scène un « quelque chose qui cloche dans le rapport entre les sexes ». Ce « quelque chose » signe justement l’absence, l’impossible rapport qu’il est nécessaire d’habiller avec art – tel est le jeu pratiqué dans les salons – et de recouvrir par l’incessant bavardage ou la jouissance du blablabla, car le rapport sexuel ne peut se dire.  Sur une modalité comique, ce jeu d’emboîtement parfait du bilboquet souligne en contrepoint ce qui échoue à s’écrire pour les sujets parlants et leur solitude face à leur jouissance.

Avec ses Confessions, Rousseau témoigne de sa première rencontre avec le réel de la jouissance comme marquant le corps – irréductible au symbolique – qui le situera dans une impasse face à l’amour. La jouissance d’une fessée, délicieux châtiment administré au petit garçon  par la personne aimée, sera la matrice d’une répétition à l’infini dans les scénarios amoureux toujours malheureux. En effet, faut-il choisir la jouissance au risque de perdre l’amour, ou l’amour en renonçant à la jouissance ?

« Je suis autre »

Rousseau oscillera sans cesse entre ces deux choix, tout entier absorbé par l’un puis par l’autre car il lui est impossible de demander à celle qu’il aime et qui l’aime d’aimer le battre comme il le désirerait. « Je suis autre », dira-t-il, étranger à lui-même, étranger aux autres, pris dans cette position d’exception et condamné à une certaine forme d’errance, d’exil. De l’écriture il fera, loin du monde, son abri.

En lisant son œuvre à la lumière du dernier enseignement de Lacan, Alain Grosrichard a su transmettre sur un mode inédit ce qui pouvait illustrer le non-rapport sexuel au XVIIIe siècle. À travers l’opposition entre amour et jouissance, entre ce qui peut se dire et s’écrire et ce qui ne peut ni s’écrire ni se dire, le philosophe témoigne de cette condition d’être parlant, celle de l’exil du rapport sexuel que la contingence d’une rencontre amoureuse peut suspendre vers la nécessité, pour un temps,  au « ne cesse pas de s’écrire ».

Véronique Villiers

(1) « Enfin, que les plaisants rient s’ils veulent, mais je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet. » J.-J. Rousseau, Les confessions, livre V.

Alain Grosrichard est philosophe, spécialiste du XVIIIe s., professeur honoraire de littérature du XVIIIe s. à l’université de Genève, pdt de la Société J.-J. Rousseau et membre de l’ECF.
A écouter sur le web : son entretien avec P. Magistratti et F. Ansermet (fondation  Agalma)

 

 

 

 



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