SC. Colloque 2019 – Interview – Marie Laurent

Marie Laurent est psychiatre et psychanalyste à Bordeaux, membre de l ‘ECF et de l’AMP, enseignante à la section clinique de Bordeaux. Elle répond aux questions de Françoise Haccoun, enseignante à la section clinique d ‘Aix-Marseille.

Que vous évoque ce thème du colloque : nouage psychiatrie/psychanalyse, en lien avec votre pratique ?

La psychiatrie est en crise. Les CMP ont du mal à recruter et se tournent vers les neurologues et les pédiatres. L ‘époque est au démantèlement du DSM. Le mouvement remplaçant l ‘approche catégorielle de la psychiatrie par une approche dimensionnelle n ‘y est pas pour rien. Aujourd’hui, l’heure est à l ‘explication « biologisante » des troubles physiopathologiques. Elle n’est pas nouvelle dans l’histoire de la psychiatrie: c’est sur ce sujet par exemple que Lacan a démarré son enseignement, en prenant fermement position contre les tenants de la théorie organiciste de la folie. La tendance est de croire que le fin mot de l’être humain peut se résorber dans des lois de la nature et qu’il peut être saisi in extenso, de l’extérieur. A cela s ‘associe logiquement un saucissonement de l’accompagnement des patients en psychiatrie sur le modèle de l ‘ultra spécialisation médicale. Ainsi un sujet peut avoir son psy pour traiter ses conduites addictives, celui pour prendre en charge sa bipolarité ou son trouble du sommeil et même son urologue pour ses troubles sexuels! D ‘un côté on dénie le concept de folie, d ‘un autre on le considère comme lié à un déficit cognitif et à un dysfonctionnement organique qui amène à ne pas considérer ce que dit le psychotique. Ainsi un grand nombres de psychiatres considèrent que la langue du fou étant insensé, il leur revient d ‘observer et de soigner ces malades et qu’il ne sert à rien que des analystes les écoute. Cela n ‘a jamais été la position de J.-A. Miller, qui la tire de Lacan pour qui la langage est toujours présent chez un individu, même à minima et quelque soit sa structure. Il s ‘ensuit que si le psychanalyste peut être amené à orienter un analysant vers un psychiatre pour une prise en charge médicamenteuse par exemple, tout en poursuivant la cure avec lui, l’inverse est bien plus rare.

Aujourd’hui, les symptômes sont considérés comme des troubles à éradiquer ; l’observable et le quantifiable, le tout neuro comme on dit, prennent le pas sur la dimension subjective. Que faire selon vous pour préserver nos trésors cliniques ?

D’abord il me semble qu’il faudrait réussir à transmettre que la psychanalyse a beaucoup évolué depuis Freud et qu’elle continue à être en mouvement. Nous avons à faire tomber des clichés qui restent très vivaces dans certains milieux psy, d’une psychanalyse post-freudienne empoussiérée et nous avons à faire un effort de langue pour parler sans jargon. Nos concepts peuvent être accessibles à tous ceux qui y portent intérêt. La psychanalyse aujourd’hui est loin des films d’Hitchcock « Pas de printemps pour Marnie » ou « La Maison du docteur Edwardes ». Beaucoup de cas présentés lors de colloques font état d’une « résolution du symptôme » qui ne passe pas par une enquête dévoilant une scène traumatique originaire et le maniement de la parole par l’analyste réserve bien plutôt des zones d’ombre, qu’il ne favorise une sorte de lever du voile. Grâce à Jacques Lacan et à Jacques-Alain Miller, de nouveaux concepts sont apparus, plus opérants dans un certain nombre de cas, même si cela n’invalide pas l’Œdipe pour d’autres. Dans l’addiction par exemple, l’analyste ne déchiffre pas le sens du symptôme comme Champollion ses hiéroglyphes. Le sujet avec l’analyste a affaire à un inassimilable par le champ symbolique (qui n’est pas en psychanalyse l’ensemble des symboles, mais l’ensemble des signifiants) et cet inassimilable ruine la dialectique. Rien ne sert d’en soupeser les effets ou les « raisons ». Mais il va guider le mode de présence de l’analyste et cela pourra avoir des effets durables.

L’initiative de votre colloque est réjouissante car il permettra un temps de rencontre. J’imagine que vont venir ceux des psychiatres qui sont au minimum curieux, qui ont des choses à dire et pour qui le savoir n’est pas clos. Depuis que la psychiatrie n’est plus une interface entre la médecine et la psychanalyse, il me semble que c’est aux médecins généralistes que revient « la charge » du sujet, de cet interface entre le psychique et le somatique. C’est pourquoi je crois que nous devons aussi être à l’origine de rencontres avec les généralistes, parce que ce sont eux aujourd’hui les cliniciens. Ce sont eux qui ont affaire aux dits, aux bizarreries, à la demande singulière et son insatisfaction structurelle, ainsi qu’à la résistance aux soins de leurs malades.

Je ne suis pas trop sensible dans votre question au signifiant « préserver ». Il porte un parfum d’immuabilité. Les analystes doivent savoir d’où ils viennent et d’où ils parlent. Ils ne partent pas de rien mais du désir de Freud, de celui de Lacan. Cela implique qu’ils ont à y revenir sans cesse. Alors ils connaîtront leur trésor clinique pour le faire vivre, c’est-à-dire évoluer.

 La clinique disait Lacan est « le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter ». Un petit commentaire en lien avec votre formation de psychiatre et à l’usage des psychiatres de terrain ?

             L’impossible à supporter se révèle souvent par l’expression que j’ai entendu plusieurs fois cette semaine dans la bouche de collègues psychiatres, à propos de tel ou tel patient : « il met en échec le traitement », « il n’est pas dans l’alliance thérapeutique », renvoyant le patient non « compliant » à ses pénates. C’est là que l’analyste peut intervenir et le clinicien s’interroger.

Cet impossible à supporter est différent pour chacun, en lien avec son propre fantasme et à la fois différent en fonction de l’institution dans laquelle on travaille. Il vaut mieux savoir à quel impossible l’institution se confronte. Par exemple, j’ai travaillé dans un service de post-cure en addictologie. L’impossible était de demander à des sujets considérés comme addicts de ne plus consommer pour pouvoir rester hospitalisés, comme si on leur disait au fond « guérissez et vous aurez le droit d’être traité » ! Et si on pense que l’addiction a une fonction, celle de se défendre contre pire disons, alors c’est comme si on mettait le sujet face à un impossible qui serait : consommer pour tenir, ne pas consommer pour rester.

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