A coté. Les « antivax » piqués au vif !

Par Sylvain Garciaz, hématologue, consultant au CPCT Marseille – En passant de trois à onze le nombre de vaccins obligatoires, le gouvernement provoque la colère des opposants à la vaccination obligatoire. Quand l’État régente les corps, les sujets se rebiffent.

La vaccination est l’une des plus grandes avancées scientifiques du XXe siècle, issue à la fois des recherches en immunologie fondamentale et de l’expérimentation de Pasteur et de Jenner qui, le premier, inocula à des enfants la vaccine de la vache afin de les immuniser contre la variole. Grâce aux campagnes internationales de vaccination, la variole a totalement disparu de la surface du globe. Le nombre de cas graves de nombreuses maladies infantiles a fortement diminué au cours du XXe siècle, dans les pays développés. Cependant, la baisse récente de la couverture vaccinale a entraîné la résurgence de maladies quasiment disparues : ainsi en va-t-il de la récente épidémie de rougeole. En effet, près de quinze mille cas et six décès ont été déclarés en France en 2011, contre seulement quarante cas en 2006. L’efficacité de la vaccination réside dans la couverture vaccinale, permettant de réduire le risque de contagion. L’Institut français de santé publique estime que l’éradication de la rougeole en France ne peut être atteinte que si au moins 95 % de la population reçoit deux doses de vaccin[1].

En France, trois vaccins (Diphtérie et Tétanos et Polio ou DTP) sont actuellement obligatoires. Cependant, ce vaccin trivalent n’est plus disponible depuis 2008, le DTP étant ainsi combiné à d’autres souches vaccinales. Actuellement c’est le vaccin hexavalent qui est préconisé, contenant la coqueluche, l’hæmophilus et l’hépatite B, en plus du DTP. D’autres vaccins sont actuellement recommandés comme par exemple le ROR, qui protège contre la rougeole, les oreillons et la rubéole. Faisant face à cette disparité entre des vaccins obligatoires et d’autres recommandés, le gouvernement a fait le choix de passer de trois à onze vaccins obligatoires. La décision de la ministre de la santé, Agnès Buzyn, n’a rien d’isolé puisqu’en Italie, le gouvernement a adopté un décret rendant obligatoire douze vaccins. La mesure a suscité de très vives réactions, parmi les anti-vaccins ou « antivax », qui ont manifesté dans les rues de Gênes le 13 juillet dernier. En France, les « antivax » ont également promis de descendre dans la rue le 8 septembre. Parmi eux, une figure médiatique domine, le Pr Henri Joyeux. Ce cancérologue à la retraite a présidé l’association ultraconservatrice Familles de France, fortement opposée au mariage pour tous, à la pilule contraceptive et à l’avortement. H. Joyeux a été radié de l’Ordre des Médecins le 1er décembre 2016 pour ses prises de position contre la vaccination. Deux infractions disciplinaires lui étaient reprochées : « la tenue de propos non appuyés sur des bases scientifiques [et portant] atteinte à la profession » et « un discours pouvant être dangereux pour la population parce qu’il discrédite le mécanisme de vaccination préventive[2] ».

Cezanne. Les baigneurs. 1890, Musée d’Orsay, Paris.

Les arguments « antivax » sont de deux ordres. Premièrement, ils reprochent aux laboratoires pharmaceutiques de tirer un large profit de la vaccination de masse. En outre, les vaccins sont jugés dangereux notamment à cause des adjuvants à base d’aluminium, suspectés de causer différentes pathologies auto-immunes ou inflammatoires. Ces arguments « pseudo-scientifiques » ne résistent pas à un examen rigoureux[3] : la quantité d’aluminium injecté est inférieure aux doses toxiques et à celle contenue dans l’alimentation. La lésion causée par l’injection d’adjuvant à base d’aluminium, nommée myofasciite à macrophage, qui existe bel et bien, correspond à l’accumulation de cellules immunitaires au site d’injection du vaccin. Cependant, les études faisant état de signes cliniques associés (fatigue chronique, troubles neurologiques mal systématisés…) ne parviennent pas à prouver un lien de causalité. D’autres études parues dans le New England Journal of Medicine – une référence dans le domaine médicale –, n’ont pas montré le lien, suspecté suite à une campagne de vaccination dans les années 1990[4], entre la vaccination contre l’hépatite B et la sclérose en plaques. De même, aucune étude n’a pu prouver le lien entre vaccination et autisme. Les arguments en faveur de l’innocuité de la vaccination, comparés au risque épidémique, sont probants, sauf à suspecter les chercheurs de participer à un complot généralisé, ourdi par l’industrie pharmaceutique.

Or, la méfiance envers l’industrie pharmaceutique a été renforcée ces dernières années par plusieurs scandales, et en particulier par l’affaire du Mediator qui a conduit à la mise en examen de Jacques Servier pour tromperie et escroquerie en 2011. De plus, les bénéfices d’un laboratoire comme Gilead, commercialisant en 2014 un traitement efficace contre l’hépatite C à un prix exorbitant a fait polémique. Il est vrai que la vaccination obligatoire va rapporter de l’argent aux laboratoires pharmaceutiques : quinze à trente millions par an selon une estimation récente[5]. En comparaison, en 2014, le montant total des dépenses liées des établissements des secteurs privé et public confondus a représenté́ 2,87 milliards d’euros, dont plus de la moitié pour des traitements anticancéreux. En effet, le coût global de la santé pour la société est important et la vaccination n’en représente qu’un faible part. Mais au delà du questionnement légitime sur les larges bénéfices des firmes pharmaceutiques, la suspicion concerne le discours scientifique en tant qu’il est utilisé par le pouvoir politique pour imposer des mesures de santé.

Une rhétorique apparentée au discours anti-élite, mâtinée de complotisme, affleure dans le discours de certains « antivax » médiatiques, et dans la récupération par certaines personnalités politiques. Il est intéressant de noter que Marine Le Pen a clairement notifié qu’elle était opposée aux vaccinations obligatoires. Passons rapidement sur la dénonciation, chère au FN, de l’immigration comme principal vecteur des maladies infectieuses. L’argument récurrent dans ce domaine est la référence à la nature. L’enfant se défendrait naturellement contre les infections et la vaccination viendrait affaiblir des défenses naturelles. La référence à la nature humaine est l’un des classiques de l’idéologie d’extrême droite, comme le rappelle Michel Eltchaninoff dans son livre Dans la tête de Marine Le Pen[6]. L’auteur explique qu’« avec la notion de vie, les inspirateurs et les théoriciens d’extrême droite opposent l’expression du corps et les lois de la nature à l’abstraction croissante du monde moderne ». Sur le plan de la biologie, l’argument de nature ne tient pas, la vaccination venant au contraire stimuler un système immunitaire constitué mais encore immature. Sur un autre plan, qui s’intéresse à l’être de langage, Lacan a montré que la notion de nature humaine est une fiction, venant difficilement voiler le manque de mots pour écrire le rapport entre les deux sexes.

Comment expliquer cette méfiance de plus en plus partagée à l’égard du discours scientifique ? Abstraction faite de la récupération médiatique ou politique par certaines personnalités, comment entendre que près de la moitié des Français est opposée à la mesure proposée par la ministre de la Santé, selon un sondage Odoxa pour Le Figaro du 13 juillet ? Une telle contestation n’est-elle pas le signe que le discours scientifique, quand il est utilisé à des fins politiques, est vécu comme arbitraire et donc suspect ? Lacan, dans « Radiophonie », rappelle que le recel du discours universitaire « c’est justement ce signifiant qui domine celui du discours du maître, celui de l’arbitraire »[7]. Ainsi, à la production d’un savoir (S2) par les autorités médicales répond un autre S2 au statut tout aussi arbitraire. Nous constatons dès lors l’échec du discours médical venant défendre la vaccination, immédiatement contesté par un « antivax » usant du droit de réponse sur la blogosphère. L’opinion a alors la même valeur que le discours scientifique, ou ce qui en est relayé dans la presse. Il n’y a pas de dialectique, mais simple apposition d’opinions les unes aux autres.

En outre, la science depuis Aristote prétend à l’universel. Lacan reprend le quantificateur universel ∀ dans les formules de la sexuation et écrit ∀x.Φx (= tout homme est soumis à la loi phallique), formule qu’il situe du côté masculin. Face à ce tout phallique, il oppose un pas-tout, en plaçant une barre négative sur le ∀. Du côté féminin, il n’y a pas de tout qui fasse un ensemble. Face à la vaccination pour tous, (la possibilité d’une clause d’exemption étant en cours de discussion dans la future loi), des sujets se rebiffent. Le psychanalyste questionne ce qui se situe en dehors de la normale que Lacan écrit « norme mâle », c’est-à-dire s’inscrivant en faux contre la loi du « pour tous ». La fumée fait signe qu’il y a un fumeur (pas de fumée sans feu) mais, pour le psychanalyste, elle fait signe de la jouissance du fumeur, comme le rappelle P.-G. Guéguen dans sa lecture des deux premières questions de Radiophonie parues dans la revue Quarto n° 115-116. La mesure qui vient piquer au vif, directement dans le corps de chacun, provoque des prises de paroles véhémentes. Dans un État qui utilise le discours de la science pour régenter les corps, le « pas moi ! » ou sa déclinaison « pas mes enfants ! » vient faire signe de la jouissance de chacun. Les prises de position « antivax » rappellent que le sujet n’est pas au docile au discours de la science érigée en maître, surtout s’il est énoncé au nom de la bienveillance. Comme l’écrit Lacan en 1970 : « Seul le discours qui se définit du tour que lui donne l’analyste, manifeste le sujet comme autre, soit lui remet la clef de sa division, – tandis que la science, de faire le sujet maître, le dérobe […][8]. »

Sylvain Garciaz

 

[1] http://inpes.santepubliquefrance.fr/10000/themes/rougeole/index.asp

[2] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/07/09/vaccination-henri-joyeux-radie-par-l-ordre-des-medecins_4966962_3224.html

[3] http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2013/10/adjuvants-vaccinaux-rapport-ANM1.pdf

[4] Ascherio A et al., « Hepatitis B vaccination and the risk of multiple sclerosis », New England Journal of Medecine, 2001, p. 327-332.

[5] http://mobile.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/07/11/antivaccins-des-mensonges-dans-un-debat-legitime_5159187_4355770.html

[6] Eltchaninoff M., Dans la tête de Marine Le Pen, Arles, Solin/Actes Sud, 2017, p. 26-27.

[7] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 411.

[8] Ibid.



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