Retour sur « Soigner à l’ère des technosciences, quelle place pour le sujet ? »

Par C. Boiteux – Retour sur la première soirée-débat organisée le 20 avril 2016 par le bureau de ville Gap-Manosque  de l’ACF MAP sur le thème : « Soigner à l’ère des technosciences, quelle place pour le sujet ? » Dialogue avec deux praticiens hospitaliers intéressés par la question de la place du sujet dans leur pratique.

IMAGERIE MÉDICALE, VERS LA DISPARITION DE L’IMAGE 

Pierre Aimard, médecin radiologue au Centre hospitalier de Gap, expose la façon dont notre thème de travail « Soigner à l’ère des technosciences, quelle place pour le sujet ? » vient le questionner.

Il nous parle en premier lieu du terme « technosciences » ; la spécialité de l’imagerie médicale est l’innovation la plus importante de notre époque et ne cesse d’évoluer. Il cite de nombreux exemples de progrès technologiques qui viennent améliorer tous les secteurs de la médecine.

D’après Pierre Aimard, ce sont surtout les TIC (techniques de l’information et de la communication) qui changent la relation entre le médecin et le patient. Elles donnent un savoir au patient et en conséquence une possibilité de contrôle sur les soins qui lui sont prodigués. D’autre part, les TIC sont à l’origine de quantité d’objets connectés et de logiciels qui aident au diagnostic et donne des indications de traitement. Les professionnels de la santé craignent une ubérisation de leur profession.

Pierre Aimard aborde ensuite le terme « sujet ». Pour lui, c’est celui qui dit « je », c’est le médecin, le patient étant l’objet de ses soins. Avec les progrès de la technologie, nous assistons à une désacralisation du médecin, le patient veut savoir et peut demander des comptes. Il devient sujet, acteur de sa santé.

Le médecin reste sujet mais sous contrôle des caisses d’assurance maladie, des évaluations et des guides de bonnes pratiques lui demandant d’appliquer des protocoles prédéfinis.

Concernant le terme « soin », la relation entre le médecin et le patient change, le médecin parle de moins en moins au patient, la pratique de l’auscultation s’est modifiée… L’acte de soin est devenu « traiter » plutôt que « prendre soin de ».

Lisiane Girard, membre de l’ACF MAP, commente cet exposé. Entre autres, elle évoque la question du regard et éclaire la différence entre l’œil et le regard en introduisant les concepts psychanalytiques.

Le regard disparait au profit d’un langage chiffré. Elle questionne le discours du médecin sur le corps. En effet, la médecine, faisant sienne le discours de la science sur le corps, éradique le vivant. Qu’en est-il de la présence de deux corps vivants ? La volonté, la fureur de soigner du médecin peut-elle sauver la médecine ?

La discussion avec le public nous fait entendre la façon dont la question de la place du sujet face aux technosciences anime chacun, de sa place de médecin, de psychologue ou de patient. Les réactions sur la notion de sujet interrogent : allons-nous vers la disparition du sujet ? Les technosciences pourront-elles réussir à le forclore ? Ainsi, le débat est ouvert entre questionnements, inquiétudes exprimées et constat que de toute façon le sujet (soignant et/ou en demande de soin) se manifeste et est en demande d’une relation.

Nous remarquons que la définition de « sujet » se développe dans ce temps de discussion et va au-delà de « celui qui dit je », c’est également celui qui apparait « hors le tangible, le mesurable ».…

AU FIL DE LA VIE, RÉPARER LES VIVANTS 

Sophie Bonniot, infirmière coordinatrice du don d’organes et de tissus au Centre hospitalier de Gap présente sa mission et dialogue avec Nicole Magallon, membre de l’ACF-MAP.

Ce dialogue met en valeur la volonté affirmée de cette équipe coordinatrice hospitalière de placer la question du « sujet » au centre de leur mission. Après avoir exposé le cadre de leur mission, Sophie Bonniot nous parle d’une manière précise de la façon dont l’équipe travaille au plus près des personnes, notamment dans l’entretien mené avec les familles et les proches du donneur d’organe éventuel.

Nicole Magallon souligne le point qui a fait lien avec notre thème, « Soigner à l’ère des technosciences, quelle place pour le sujet ? », il s’agit essentiellement du fait que l’équipe de coordination s’est positionnée en allant au-delà la loi concernant la procédure de prélèvement. Malgré la possibilité de prélever des organes de façon systématique si la personne n’apparait pas dans le registre du refus, cette équipe cherche à recueillir l’avis qu’aurait exprimé la personne décédée et systématiquement l’autorisation de la famille.

Nous entendons l’attention et l’importance données à la parole et aux mots employés, particulièrement en ce qui concerne la façon de parler de la personne décédée. Une distinction de fait est établie entre la personne décédée, sujet humain et le corps, organisme dit « en circulation » dans l’attente d’un accord éventuel de don.

La discussion avec la salle s’anime à nouveau sur la question du sujet, nous entendons que l’engagement de cette équipe de coordination n’est pas sans effet sur chacun de ses membres.

Un débat vient questionner la façon dont chaque personne réagit face à la proposition du don d’organes et de tissus qui induit le prélèvement d’un ou de plusieurs organes du corps de la personne défunte. Les familles, les proches mais aussi les médecins manifestent leurs vécus, leurs ressentis face à cette situation.

Les sujets sont convoqués : les réactions peuvent être « irrationnelles », « incompréhensibles ». Certains médecins qui doivent apporter leur signature sur les examens confirmant le décès hésitent, comme si la signature provoquait le décès pourtant déjà constaté par la technologie et certaines familles peuvent tenir des propos excessifs envers l’équipe.

L’importance donnée au dialogue, à la parole semble être la manière de maintenir la part d’humanité ressentie comme nécessaire par les membres de cette équipe de coordination ; un ordinateur qui consulterait le registre des refus autoriserait le prélèvement là où les entretiens avec les familles concluent à un refus.

Claudine Boiteux

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