Retour sur « Une épure du vivant », une conférence de Bernard Porcheret

Par P. Roux – Sous le titre « Une épure du vivant », Bernard Porcheret, psychanalyste à Nantes, a proposé à l’ACF MAP le 5 mars dernier une interprétation tout à fait originale du cycle 2016 des grandes conférences, « La psychanalyse vivante » (pour lire la présentation de la conférence et l’argument de Bernard Porcheret, cliquer ici).

Le cadre est celui de la conférence mais le ton chaleureux de notre collègue, le souffle de poésie qu’il a donné à son propos a tiré « nos âmes de leur léthargie[1] ». Nous étions avec lui dans le cabinet de son analyste à certains moments cruciaux de la cure, nous étions invités aux débats passionnants de la commission de la passe, nous avons même partagé certains de ses souvenirs. Le cachet d’authenticité de son témoignage ne fût pas sans évoquer en chacun, ces moments de cure où se délient des signifiants-maîtres, signe de la justesse du propos.

Après avoir rappelé les trois phases du dispositifs de la passe (la passe clinique, le témoignage aux passeurs et l’élaboration après-coup durant la charge d’Analyste de l’École – A.E.), Bernard Porcheret a reconstruit pour nous, in vivo, les différents temps au cours desquels s’est dégagé une épure du vivant, la sienne propre. Il y a en effet les différentes épures de la doctrine élaborées par Lacan – les graphes, les mathèmes, les discours, les nœuds, etc. – ; Bernard Porcheret les a rappelés et y a opportunément appuyé sa démonstration. Ces points théoriques réinterrogés sans relâche dans l’École conditionnent du reste, la manière dont nous pensons le point de conclusion de l’analyse et par là, la durée des cures elles-mêmes – comme l’a rappelé Hervé Castanet. Mais il y a au cœur de l’École, la production par chaque A.E., de sa propre épure, sur quoi se fonde la nomination à cette place de transmission, par le cartel de la passe et cela contribue à maintenir la psychanalyse vivante et actuelle.

Allons droit au but : nous dirons que l’épure du vivant qu’a livrée notre collègue qui emporte la conviction de l’auditeur, c’est le haïku – énoncé non dans son texte mais au cours de la discussion. Rappelons-le[2] :

 

haiku

Cet après-coup de la cure où s’écrit le reste sinthomatique, véritable condensation de jouissance, donne sa frappe au style même de l’analyste car il est articulé à la racine corporelle du symptôme. « Le style, c’est l’homme à qui l’on s’adresse[3] », comme dit Lacan. Eh bien, la formule « souffler avec tact sur les fictions de l’être » pointe un style et détermine la position de l’analyste – soit le lieu d’où il accueille le réel en jeu dans chaque cure. « L’analyste peut faire de ce relief (au sens de reste et au sens de colline[4]) signature [5]». L’amplitude comme la durée de la rencontre, suivie d’une discussion nourrie montre que l’homme en effet, a du souffle.

Il y a des séminaires de Lacan qui nous ont marqué, rappelle Bernard Porcheret, et dont les signifiants sont entrés dans nos vies ; c’est le cas pour notre part avec Un discours qui ne serait pas du semblant. Reprenons avec ce concept quelques temps forts de la cure, temps logiques nécessaires à l’extraction de la racine corporelle du sinthome.

La première tranche, qui dure sept ans, « s’arrête sur le désêtre mais ne touche pas à l’existence ». La deuxième tranche, de sept ans également, sera le temps nécessaire à la construction du fantasme « Un enfant va mourir » qui chiffre le destin du sujet dans l’Autre. La troisième tranche opère une nouvelle réduction des semblants en dénudant la grammaire du sinthome. Le dernier mot – femme – révèle à notre homme pressé les enjeux réels et fait bouchon, à la fois. La femme, plus vraie, plus réelle…[6]

Il faudra l’impact d’un événement contingent pour précipiter à nouveau le sujet sur le divan. Comme dit Freud « le destin lui a lancé un mot – ici cancer de la langue – auquel son complexe était sensible[7] ». Ce sera « le toboggan sous transfert », dernier temps dont le nom pointe l’issue. Huit mois encore, temps pour dépouiller « la matérialité signifiante » et conclure.

Bernard Porcheret nous fait le récit détaillé, non sans humour de la manière dont son analyste faisant semblant de croque-mort, a pris sur lui le signifiant-maître qui se répétait. Effet de sidération d’abord, puis un grand éclat de rire suivi d’un allègement immédiat ; un pousse à l’écriture, enfin, car l’effet sur le corps parlant est manifeste. Un souffle de vie se dégage de l’expérience, souffle qui délivre le sujet à la fois du silence sépulcral et des cris angoissés de l’Autre. Il y a eu effectivement lecture du programme de jouissance.

De ce souffle, nous avons reçu la caresse et le gai savoir.

Patrick Roux

[1] Cf. Barrès, Maurice : « Il est des lieux où souffle l’esprit… » La colline inspirée, Éditions du Rocher, Paris, 2005.

[2] Typographie préconisée par l’auteur.

[3] Lacan, Jacques,  « Ouverture de ce recueil », Écrits, Seuil, Paris, 1966.

[4] Nous précisons.

[5] Porcheret, Bernard, Conférence du 5 mars 2016 (inédit).

[6] Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Seuil, Paris, 2004, p. 213.

[7] Freud, Sigmund, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1977, p. 241.



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