2+0+1 = 2. Une conférence d’Esthela Solano-Suárez

Par M.-C. Pezron – Esthela Solano-Suárez, psychanalyste et membre de l’ECF et de l’AMP, était l’invitée de l’ACF MAP à Toulon le 3 octobre dernier. Elle a ravi ses auditeurs en proposant un abord du « faire couple » empreint de modernité.

Esthela Solano-Suárez s’est penchée sur les nouvelles pratiques qui président à la rencontre et supposent la connexion à ce que Lacan, dès les années 70, en précurseur, désignait d’un néologisme, l’aléthosphère. Cette ceinture satellitaire entoure la terre et rend les petits objets, tels les ordinateurs, les iPhones, les vidéophones, opérants pour des liaisons permanentes et immédiates.

Le discours de la science et le marché des lathouses

La science, en extrayant l’Un de la langue courante, a engendré le langage numérique et permis l’objectivation des ondes par la numérisation de vibrations imperceptibles. À sa suite, le marché a produit pléthore d’objets capteurs et amené une nouvelle organisation environnementale. L’inventivité, les avancées techniques, rendent vite ces objets obsolètes, réduits au statut de déchets, de lathouses, autre néologisme inventé par Lacan. Mais le temps de leur efficience, ils prolongent le corps, tant nous répugnons à nous en séparer. Leur sophistication ouvre l’accès à des applications dont les plus récentes, Tinder, Happn, changent totalement la donne de la contingence. Il devient possible de contacter toute personne dont la photo déposée en ligne vous agrée. Leur géolocalisation facilite les choix de proximité et débouchent sur une consommation sexuelle rapide, multiple et parfois addictive. Certains médias, dont le très connu Vanity Fair américain, ont prédit de ce fait « l’apocalypse de la rencontre » et l’advenue de « la culture du coup du soir ».

Esthela Solano-Suárez constate qu’il ne revient pas à l’analyste de se joindre au concert des anticipations défaitistes ni de déplorer la disparition du romantisme mais bien d’élucider ce qui se joue aujourd’hui dans la rencontre sexuelle.

Les êtres parlants et le rapport sexuel qu’il n’y a pas

Les humains pris dans le langage, source de fictions et de semblants, ne bénéficient d’aucun programme instinctuel les conduisant vers un partenaire sexuel qui conviendrait à coup sûr. Contrairement à l’espèce animale, ils se confrontent au rapport sexuel qu’il n’y a pas.
Les réseaux géolocalisés prennent l’allure de boussoles actuelles alors qu’ils sont des révélateurs. Ils participent d’un impératif : « Connecte-toi, c’est facile! », et renvoient ceux qui y dérogent à l’isolement et la solitude coupable.
Ils mettent en évidence la tromperie. Les applications promotionnent l’image. Chaque candidat se détermine à partir de photos en ligne qu’il sélectionne d’un like ou rejette d’un nope. A cet égard, le mécanisme qui préside à la rencontre reprend une opération psychique fondamentale élaborée par Freud, engendrant la distinction moi/non-moi, par l’incorporation du bon en soi et l’expulsion du mauvais hors de soi. La technologie de pointe s’appuie ainsi sur un mécanisme primaire. Le marché de la rencontre sexuelle connoté d’illimité procure un sentiment de toute puissance au moment du choix, mais chaque élu peut très vite déchoir et se découvrir rebut repoussé, après consommation.

La rencontre inter-sinthomatique

Le corps des parlêtres, ceux qui tiennent leur être de la parole, ne se réduit pas au virtuel, c’est une substance jouissante tracée par le langage. La rencontre originelle avec le signifiant provoque en marquant le corps, une première expérience de satisfaction puis sa répétition dans une quête de récupération de jouissance jamais identique à l’initiale dont la trace s’effacera. L’effacement, laisse un ensemble vide, un lieu vidé de jouissance, où le langage vient s’inscrire. Un mur sépare l’Un de jouissance et l’Autre du langage.

L’Un, en effet, ne fait rapport qu’avec l’objet pulsionnel qui peut se décliner à travers les lathouses technologiques supportant la voix et le regard.
La fonction phallique génère le sens, crée des fictions, et supporte le fantasme pour recouvrir le fait de la jouissance sexuelle qui ne fait pas rapport à l’autre, mais à un bout de corps. Elle voile le trou dans le savoir sur la jouissance. Et les objets connectés n’offrent aucune orientation pour la recherche du partenaire adéquat.
Lorsqu’à la suite d’une longue analyse, le parlêtre approche l’étranger en soi, son extimité, il isole le noyau de sa jouissance singulière, son sinthome. Alors la solitude profonde peut se révéler solitude féconde. Deux exilés délivrés des leurres de l’image, qui savent compter avec l’ensemble vide, accèdent à une autre dimension de la rencontre, dite inter-sinthomatique. 2+0+1 = 2

Marie-Claude Pezron



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