ACF MAP – Retour sur la journée « Conduites à risques au XXIe siècle »

L’atelier de recherche Médecine & Psychanalyse du bureau de ville de Gap-Manosque organisait le 4 octobre dernier une journée dédiée aux « Conduites à risque au XXIe siècle ». Avec de nombreux invités, dont Jacqueline Dhéret, psychanalyste membre de l’ECF. Compte rendu, par Isabelle Fragiacomo.

Lire la présentation et le programme de la journée.

Une affiche fragmentée ; une journée de travail trouée par des petits intermèdes littéraires – les plongeurs de la corniche de Maylis de Kérangal[i], le manger sans fin de Sofi Oksanen[ii], la caméra vidéosurveillance de Sonia Chiambretto[iii] – ou poétiques – les alligators et les antilopes d’Henri Michaux[iv], l’abîme d’André Breton[v] – ; une table ronde regroupant des travaux hétéroclites ; des cas cliniques…
Il s’agissait de faire déconsister ce signifiant « conduites à risque » pour apercevoir, cachées par le discours médical qui dessine les catégories des écarts à la norme, ces passions dévorantes du « toujours plus », lorsque le circuit de la pulsion n’en passe pas par l’Autre ; celles de ce XXIe siècle où l’interdit, la culpabilité et le désir n’opèrent plus leur fonction de régulation.
Il s’agissait d’apercevoir aussi que chacun a à traiter la question de trouver à « loger la part inhumaine, ‘l’incivilisé’qui est en nous », pour reprendre les propos de Jacqueline Dhéret.

Le « tonneau des Danaïdes » et l’Autre

Martine Revel a d’abord rappelé que les médecins invités lors des soirées-débat préparatoires à la journée avaient témoigné de ces patients no limit qu’ils sont amenés à soigner et qui les mettent au travail de s’expliquer ce qui ne cesse pas.
Claude Van Quynh a fait entendre comment, à l’instar du narrateur de son livre Le joueur[vi], c’est la rencontre avec une femme qui a précipité Dostoïevski dans la passion du jeu.
Nicole Magallon a soutenu l’hypothèse que, dans la structure même de son livre Les vaches de Staline[vii], Sofi Oksanen permet que l’horreur de la boulimie de la narratrice, entre en résonnance, et non en lien de sens, avec l’horreur de la destruction de l’identité d’un peuple.
Isabelle Fragiacomo a analysé la façon dont Kilian Jornet[viii], lors de sa recherche inlassable des limites, dans sa pratique de la course à pied, construit un recours à l’Autre, via des petits autres qui puissent l’arrêter avant qu’il ne tombe.
Claudine Boiteux a mis en exergue comment un adolescent assujetti au discours d’un Autre qui savait sur lui, a pu trouver à freiner son errance grâce aux petits bouts de savoir élaborés en séance. Il s’agissait là de cette question répétée par Jacqueline Dhéret : « Quelle modalité de l’Autre est-il possible de réintroduire dans ce circuit qui se satisfait tout seul, et qui se détruit tout seul aussi bien ? »
Le très beau cas présenté par Marie-Cécile Marty a permis d’entendre combien cette introduction de l’Autre fut une délicate opération, s’agissant d’un jeune sujet marginalisé : une présence sans trop, un accusé de réception des événements de corps, une docilité à se faire gardienne des papiers officiels.
Ainsi cet adolescent qui ne pouvait dire non, et qui pouvait disparaître sans dormir ni manger pendant plusieurs jours, a pu construire une certaine consistance de son corps et une suffisamment bonne distance, pour un peu de branchement aux autres.
David Bardon a ensuite déplié un début de travail avec une jeune femme qui prend appui sur une anorexie constituée depuis déjà longtemps ; et pourtant le danger est parfois vital. Elle prend aussi appui sur les séances auxquelles elle est assidue ; et pourtant l’usage qu’elle fait de la parole interroge. Quel effet de perte serait-il possible de provoquer, pour que ce qui concerne « la bouche qui mange », passe du côté de « la bouche qui parle » ?

Comment passer de la jouissance de l’Autre à la constitution d’un symptôme

La soixantaine de participants a suivi avec concentration la conférence de Jacqueline Dhéret qui clôturait la journée. Elle a repris cette question au cœur des débats : comment produire un effet de perte, pour passer de la jouissance sans l’Autre, le sans limite du « je veux », à la constitution d’un symptôme, où loger son défaut d’être dans l’Autre ?
Elle a déplié comment le surmoi exige la renonciation pulsionnelle, et la récupère aussitôt pour en faire un impératif de jouissance. Cette circularité du surmoi permet de comprendre l’inefficacité des discours qui interdisent les comportements déviants ou ceux qui prescrivent les bonnes conduites.
A l’envers de ces discours, Jacqueline Dhéret a proposé que l’opération analytique soit un « deal » où il s’agit d’échanger « de la jouissance contre du savoir ». Il peut s’avérer que le psychanalyste ait à inventer une modalité singulière de provoquer l’effet de perte nécessaire à la possibilité de ce deal.
C’est ce qui s’est passé avec cet homme tonitruant reçu au CPCT qui tient à dire sa courtoisie envers les dames. Il est plein de sa certitude d’aimer et d’être aimé par une femme rencontrée sur le net, qui lui demande de différer leur rencontre, et exige qu’il lui envoie de l’argent ; ce qu’il fait. Derrière le trop de réel de la présence de cet homme, la psychanalyste condamnée à se taire aperçoit l’Autre auquel il a affaire : pour tenter de s’y soustraire, il ment et c’est sur un mensonge qu’il est venu au CPCT.
Quand aucune parole ne vaut, l’effet de perte ne peut se produire dans le discours. Jacqueline Dhéret trouvera à en produire un qui soit supportable à cet homme, à partir d’un objet, le téléphone qui le relie 24h sur 24 à sa bien-aimée. Elle va couper une séance, après qu’il ait répondu au téléphone : « Vous qui êtes un homme courtois, vous parlez avec une dame, et vous répondez au téléphone ? » Cet acte va permettre à cet homme de trouver un point d’appui dans la langue pour freiner l’emballement de la jouissance. Car c’est toujours en fin de compte du rapport au langage qu’il s’agit.

Les débats de cette journée, et les précieux éclairages de Jacqueline Dhéret vont permettre à l’Atelier de recherche Médecine et Psychanalyse du bureau de ville Gap-Manosque d’entrer dans le travail de l’année à venir. Il portera sur l’addiction, soit l’itération que cache la répétition.

Isabelle Fragiacomo
Responsable du bureau de ville de Gap

 

[i] De Kerangal, Maylis, Corniche Kennedy, Éditions Verticales,‎ 2008.

[ii] Oksanen, Sofi, Les vaches de Staline, trad. S. Cagnoli, Stock, 2011.

[iii] Chiambretto, Sonia, Zone éducation prioritaire, Actes Sud-papiers, 2010.

[iv] Michaux, Henri, Qui je fus, Gallimard Poésie, 2010, p. 211 et 249.

[v] Breton, André, L’amour fou, Gallimard Folio, 1976, p. 142.

[vi] Dostoïevski, Fedor, Le joueur, trad. A. Markowicz, Actes Sud Babel, 2000.

[vii] Ibid.

[viii] Jornet, Kilian, Courir ou mourir, le journal d’un sky-runner, Outdoor-editions.

 



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