ACF MAP. Anne Lysy : Les hommes, les femmes et le désir d’enfant

Le 25 janvier 2014 s’est tenue la première des grandes conférences organisées par l’ACF MAP. À cette occasion, la nouvelle déléguée régionale, Dominique Pasco, a indiqué que ce qui fait rencontre (toujours contingente) entre un homme et une femme servirait d’orientation pour cette année de travail.
Une thèse fait balise : « Ce cycle de conférences s’intéresse aux mystères de la rencontre d’hommes et de femmes à l’époque du déclin du Père. » Hervé Castanet présida et Elisabeth Pontier fut discutante. Anne Lysy, psychanalyste à Bruxelles, ancienne présidente de la NLS, a ouvert ce cycle avec rigueur – et un talent clinique qui fera date dans notre région. Elle est intervenue sous le titre : « Les hommes, les femmes et le désir d’enfant. »
Compte-rendu, par Pamela King.

« Le dit « désir d’enfant » est une énigme, comme la différence sexuelle. Nous allons l’aborder à partir de ce non-savoir radical, ce point de réel, et des réponses singulières qu’il appelle.
Nous suivrons différentes pistes, avec quelques concepts de Lacan comme balises. Quelles places peut venir occuper un enfant dans le désir inconscient ? Comment définir les fonctions de père et de mère aujourd’hui, pour un homme et une femme, dans les couples et les familles modernes aux formes variées ? Quelles sont les incidences des effets de la science, notamment des techniques de procréation médicalement assistée ?
On verra que pour s’orienter dans la pratique, il ne s’agit pas tant de trouver ses repères dans des normes, fussent-elles définies à nouveaux frais, à l’ère du déclin du Père, que de préserver la dimension d’un désir incarné. » A. Lysy.

"There suddenly came a lot of little goblins" © Maurice Sendak, The Juniper Tree, Doubleday, 1973

« There suddenly came a lot of little goblins » © Maurice Sendak, The Juniper Tree, Doubleday, 1973

Après avoir rappelé la position de Freud qui voulait sauver le père jusqu’à le réduire, certes génialement, à l’efficience d’un signifiant, Anne Lysy a interrogé l’enseignement de Jacques Lacan et notamment sa fin isolée par Jacques-Alain Miller. Autrement dit, quid, pour les femmes et les hommes, du désir d’enfant au temps du déclin du Nom-du-Père ?

Marques de la particularité du désir

Voici le vif de sa démonstration. Père et mère sont des noms donnés à ces fonctions, portées par des hommes et des femmes vivants et particuliers. Comme le précise Éric Laurent cité par la conférencière : « Lacan situe alors les fonctions du père et de la mère comme les noms qui marquent une particularité du désir d’enfant dans toutes les sociétés. » (1)
Le nom de mère est donné à ce qui marque la particularité du soin vital : « Ses soins portent la marque d’un intérêt particularisé, le fût-il par la voie de ses propres manques. »
Le nom de père est « le vecteur d’une incarnation de la Loi dans le désir ». Le père est ici un père vivant qui est « fait chair ». L’incarnation de la Loi dans le désir, ce n’est pas la normalisation du désir. Ce n’est pas tuer le désir par la Loi. C’est faire vivre le désir en donnant une orientation à l’enfant, en transmettant quelque chose qui lui permette de prendre position. C’est une « humanisation du désir » : un père peut faire de la loi quelque chose de vivant, dit Éric Laurent, « il montre comment on peut vivre avec, s’en servir » (2).

Les deux fonctions, du père et de la mère, sont les instruments de l’inscription du sujet et sont ici réduites à être la « marque de la particularité du désir », marques qui indiquent l’impossible résorption dans l’universel. On retrouve le même accent dans le Séminaire de Lacan « R.S.I. », avec la père-version. C’est le père dans sa singularité : un père qui donne une version de la jouissance, qui a un désir singulier (cf. Jacques-Alain Miller, cours inédit du 4 mai 2011).
On pourrait se demander si Lacan ne fait pas là l’éloge du couple et de la famille et est donc décalé, voire « en retard » sur les phénomènes de notre société d’aujourd’hui. Que faire avec ces familles éclatées, recomposées à l’infini, ces négligences ou abandons, que faire de ces couples, hétéros ou homos, qui ne durent pas ? Eh bien, Lacan n’a jamais défendu la norme – c’est clair, depuis « Les complexes familiaux » de 1938 ! Il ne défend pas la famille, le couple. Il ne s’agit pas de normes, mais de désir.

Désir d’enfant vs désir de parentalité

On pourrait entendre le désir d’enfant comme le désir d’une transmission, mais surtout comme la transmission d’un désir ou d’une version de la jouissance.
C’est très différent de ce qui, dans le discours d’aujourd’hui, remplace souvent le terme de famille : celui de « parentalité ». « Le discours de la parentalité, coupé de la particularité du désir qui a produit l’enfant, fait partie de ces semblants que nous refusons » disait Éric Laurent dans la discussion récente en France.
Lacan ne défend pas la famille comme une tradition. Ce qu’il a fait du père et de la mère, c’est-à-dire des fonctions, des marques d’un désir, est tout à fait d’actualité, même dans le cas de couples homosexuels, de famille monoparentale, de femmes ou d’hommes seuls qui désirent un enfant. « Qui va s’occuper des enfants ? » s’écriaient les opposants au mariage homosexuel, qui se réclamaient du Nom-du-Père de Lacan. À quoi Éric Laurent rétorquait que le Nom-du-Père est « une fonction, dont une femme peut être porteur », et qui invente comment s’occuper des enfants de la mère, ses objets a ; c’est « le nom d’une invention de la façon dont une époque vit la contingence du rapport sexuel ». (Lacan Quotidien, n° 270, janvier 2013).
L’analyste, dans cette conjoncture, et quand il accueille des sujets un à un, sans a priori et sans représenter la norme, lui aussi doit inventer. C’est pourquoi le discours analytique appliqué introduit lui-même la dimension d’un désir incarné, qui ouvre la possibilité à chaque sujet de construire son destin.
Ces remarques dénudent un enjeu radical pour la cure aujourd’hui. Lequel ? Avec cette avancée, le père a changé de statut : il est une modalité de nouage du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Le père est pluralisé… et c’est ce père-là qui convient à ce temps où l’Autre n’existe pas, est frappé d’inconsistance.

Une clinique pragmatique

Cette nouvelle définition clinique marque « le dernier enseignement de Lacan [qui] arrache le père à l’universel pour l’établir dans sa singularité – ce qui fait un père, le vôtre, c’est son désir à l’endroit d’une femme entre toutes les autres, et il n’est normatif que si son désir est singulier. C’est ce que Lacan a appelé – le mot a couru sans qu’on en comprenne la logique – sa père-version. Ce qu’il dénommait comme tel était la singularité de chaque père par rapport à l’universalité du père […] », précise J.-A. Miller dans son cours du 4 mai 2011.
Comment chaque analysant parviendra-t-il (ou non) à se servir du père tout en se passant du Nom-du-Père, soit de Dieu ? Tel est l’un des enjeux soulevés par cette conférence d’Anne Lysy. La réponse est – elle y a insisté – au cas par cas… Cette orientation a un nom : une clinique pragmatique.
Le lecteur curieux se reportera alors au témoignage de passe qu’Anne Lysy, a déplié durant son mandat d’AE. Ce nouage entre le point d’avancée (et de finitude) d’une psychanalyste dans sa propre cure et sa façon de témoigner de sa clinique avec ses patients trouve, à cette occasion, ses accents les plus sûrs, les plus enseignants justement.

Pamela King

(1) Laurent, Eric, « Le Nom-du-Père entre réalisme et nominalisme », La Cause freudienne, n° 60, Les nouvelles utopies de la famille, p. 139.
(2) Ibid.

Anne Lysy est psychanalyste à Bruxelles. Docteur es Lettres et Philosophie, membre de l’ECF et de la New Lacanian School, qu’elle a présidée, elle enseigne à la SC de Bruxelles et travaille au CPCT ; elle a travaillé au Courtil et publie régulièrement.

 



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