SC. Propé 2021 – « Petit historique de la désocialisation » par Françoise Denan

Dans la perspective de la Propédeutique 2021 de la Section clinique d’Aix-Marseille qui a pour thème « formes contemporaines de la désocialisation, quelles orientations cliniques? », Françoise Denan, enseignante à la Propédeutique, psychologue clinicienne à Aix-en-Provence, nous livre un « petit historique de la désocialisation »

Nous situerons l’ancêtre de la désocialisation contemporaine… au début du xixe siècle. Deux bouleversements de la société y convergent.

Sur le plan politique, c’est la fin de la structuration propre à l’Ancien régime en trois classes étanches : l’aristocratie, le clergé et le Tiers-État. Jadis, on se reconnaissait comme paysan, ouvrier, commerçant de père en fils ; on se situait plus ou moins haut dans l’« échelle sociale », ce qui permettait à chacun de situer sa place par rapport aux autres. Après la Révolution, est ébranlé ce sentiment d’identité sociale transmis de génération en génération, à partir de la classe sociale d’appartenance fonctionnant comme Nom-du-Père. Volent en éclats toutes sortes d’identifications, de filiations, de traditions et d’appartenances. Tocqueville écrivait dès 1835-1840 : « Le noble aura baissé dans l’échelle sociale, le roturier s’y sera élevé. Chaque demi-siècle les rapproche et bientôt ils vont se toucher […] À mesure que les castes disparaissent, les classes se rapprochent[1]. » Un premier découpage symbolique saute.

Deux autres suivent, découlant de la révolution industrielle. D’abord, l’industrialisation naissante et l’exode rural afférent détruisent les structurations traditionnelles comme la famille et avec elles, l’appui sur le père. Ensuite, dans l’Ancien régime, une organisation communautaire, fondée sur les corporations professionnelles, prévalait. Celles-ci partageaient de nombreuses façons d’ordonner le monde symboliquement, à partir non seulement des savoir-faire mais aussi des codes de conduite, des modalités de formation et des grades. Elles se les transmettaient de générations en générations selon une logique patriarcale. Les sociétés s’appelaient d’ailleurs « Untel et fils », ou spécifiaient en guise de garantie de compétence : « De père en fils depuis… ». La loi Le Chapelier dissout les corporations en 1791. Les individus se présentent désormais comme une juxtaposition, une collection, une série, plutôt que comme membres d’une communauté dans laquelle ils s’intègrent.

La population, qui échappe plus en plus aux groupements traditionnels (famille, corporation, village, etc.), peine à s’inscrire dans de nouvelles structures sociales, insuffisamment charpentées. Le maillage symbolique de la société fait place à une « société des individus[2] » : familles séparées par l’exode rural, travailleurs sans affiliation, traditions peinant à se maintenir. Le vagabondage[3], précurseur de la précarité contemporaine, en est le symptôme, rendant visible la difficulté à trouver sa place dans la nouvelle société, suite à la « casse [d]es formes séculaires d’organisation[4] ». Désormais, chacun côtoie davantage d’inconnus que de familiers au sein des villes qui s’étendent.

La Comédie humaine dont l’écriture s’échelonne de 1828 à 1850, est l’œuvre par excellence qui montre un tel émiettement sociologique. Il faut en effet à Balzac pas moins de cent trente-sept volumes pour écrire une encyclopédie de la société où il vit[5], ce qui fait dire à Flaubert, à son propos : « Il fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer […]. Nous en aurions sur tous les métiers et sur toutes les provinces puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature mais de la statistique ou de l’ethnographie[6] ».

Il ne croyait pas si bien dire. La sociologie qu’invente Durkheim en 1897, privilégiant la population (au sens de cohorte statistique) sur le peuple (aux contours plus flous), le collectif sur la collection d’individus, peut être considérée comme une réponse, dans le champ des idées, à cette fragmentation du tissu social.

[1] Tocqueville, Alexis (de), De la démocratie en Amérique , Paris, Flammarion, coll. « GF », 2010, p. 36 et 171.

[2] La Société des individus est un ouvrage du sociologue allemand Norbert Elias, paru en allemand en 1987 puis en français en 1991. La formule est reprise par Ehrenberg, Alain, L’Individu incertain, Paris, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Pluriel », 1996, p.14, Castel, Robert, Les métamorphoses de la question sociale – Une chronique du salariat, Paris, Folio, 2002, p. 749, Rey, Olivier, Quand le monde s’est fait nombre, op. cit., p. 61 et Bauman, Zygmunt, La vie liquide, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2018, p. 24..

[3] Cf. Rey, Olivier, Quand le monde s’est fait nombre, Paris, Stock, coll. « Les essais », 2017, p. 130 : « le Vagabonds Act de 1531 désigne les personnes autorisées à solliciter la charité publique […] Les impotents devaient être recueillis dans des hospices, les personnes aptes et désirant travailler employées dans des ateliers, les enfants mis en apprentissage, les vagabonds et les paresseux, dans une maison de correction ».

[4] Castel, Robert, Les métamorphoses de la question sociale – Une chronique du salariat, Paris, Folio, 2002, p. 43.

[5] C’est l’ambition qu’il exprime clairement dans Balzac, Honoré (de), La comédie humaine – Avant-propos, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2016.

[6] Flaubert, Gustave, Bouvard et Pécuchet, Œuvres, tome Il, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2013, p. 82.

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