CPCT. « Débranchement-rebranchement », par Sylvie Berkane Goumet

Avec « Débranchement-rebranchement», Sylvie Berkane Goumet, consultante au CPCT Marseille, livre une vignette clinique élaborée dans le cadre du Colloque Psychiatrie-Psychanalyse tenu en septembre 2019.  
Cette vignette s’inscrit dans un ensemble de cas livrés, sauf un, par les consultants au CPCT Marseille-Aubagne, qui témoignent de l’orientation psychanalytique des traitements au CPCT, dispositif gratuit, limité dans le temps et dans lequel les consultants sont bénévoles. Ces cas cliniques sont totalement anonymes et construits en logique. Ils rendent compte des effets obtenus et du travail de recherche conduit dans ce dispositif. Ils témoignent aussi de la façon dont les problématiques contemporaines sont abordées au CPCT où les pathologies sont pensées à l’aune de la subjectivité des patients. 

Dans le cadre de son traitement au CPCT, le sujet s’efforce parfois de se conformer au dispositif de parole comme il se conforme aux usages sociaux. Les signes cliniques sont alors voilés. C’est le cas de Herbert qui souffre depuis 2 ans d’une rupture amoureuse et vit, depuis, reclus chez lui. Il lit et fait un footing deux fois par semaine autour du pâté de maisons, rien d’autre. Lors des premières rencontres, son inertie fait consister la perplexité du côté du consultant alors qu’elle est le produit de l’expérience subjective du patient.

Une théorie de la cause

Herbert me livre, dès la première séance, la cause de son état : il y a les personnes « pas de vagues » et les autres : « pas de vague c’est quand tout coule de source, pas comme moi ». Que rien ne coule de source est « une théorie » non dialectique, une réponse à valeur universelle qui tente d’étayer l’ordre du monde. Privé de l’ordre symbolique, il s’appuie sur son expérience pour répondre aux énigmes qu’il rencontre : ce qui fait énigme n’est jamais le phénomène, l’évènement mais sa cause.

La connaissance des causes donne au sujet la maîtrise de son expérience et fonde son existence. Quand Herbert se fie à sa seule expérience, il rencontre nécessairement quelque chose qui vient perturber l’ordonnancement qui en découle. Comme le relève Bertrand Russell[1] quant à la découverte par les européens de cygnes noirs en Australie : alors que leur expérience les avait convaincu que tous les cygnes étaient blancs. Rien ne coule de source est donc la formule qui vient dire l’impuissance d’Herbert à rendre compte des causes, et se faisant, à rendre compte du monde qu’il habite. Faute de la connaissance des causes, il tente de répondre à l’énigme par la théorie du « pas-de-vagues ».

L’énigme et le débranchement

La prégnance de l’imaginaire affleure dans son rapport à l’autre dont l’existence n’est pas assurée. L’expérience de la perplexité est décuplée lorsqu’elle s’inscrit dans le rapport à l’autre : il se branche, au sens littéral, sur les autres qu’il rencontre, au point qu’en leur absence se produit un débranchement du lien social. Ce mode de rapport à l’autre n’étant pas soutenu par le symbolique, l’absence de l’autre est impensable : si l’autre disparaît, Herbert s’éjecte de la scène.

Herbert rapporte : « Le pire qu’on m’a fait, c’est le dernier rendez-vous pour chercher un emploi. J’ai été convoqué par quelqu’un qui était absent ce jour-là ! » Il a aussitôt mis un terme à sa recherche d’emploi. De même, il n’a rien compris à la rupture avec sa compagne, il dit : « ses mots m’ont terrassé », au point qu’il se retrouve couché toute la journée. Cette rupture amoureuse témoigne de l’énigme du rapport à l’autre qui trouve son écho dans l’isolement du sujet.

Ce débranchement est l’écho d’une scène antérieure. Lors d’un voyage à l’étranger, à 19 ans, le mal-être qui le saisit est si violent qu’il bénéficie d’un rapatriement sanitaire. Il s’est senti « étranger dans chaque rue ». Ce débranchement premier est une réponse à l’injonction du père : « Tu es ici chez toi ». En terre étrangère- surgit l’étrangeté, le Nom du Père ne lui est d’aucun secours pour parer à ce malaise sans nom ni diagnostic, qui disparait dès son retour en France. Cette scène de néo-déclenchement, se produit de la rencontre avec une identification symbolique impossible ; elle produit le vacillement de l’identification imaginaire normative qu’il a construite en France.

Point mort

La précarité sociale s’articule à une précarité psychique. Herbert est au « point mort » depuis que sa compagne l’a quitté. Ce point mort est un temps mort. Lorsqu’il évoque le vide derrière lui, je dis : « C’est derrière, regardons devant. » Il réplique : « Dix ans avant la fin de la vie c’est le plus difficile, je ne supporterai pas ça. » Si derrière c’est le vide et devant la mort, reste la voie du présent. À chaque rencontre, Herbert me dit : « Rien n’est changé. » L’encourager à s’appuyer sur le même, produit un rebranchement, que rien ne change soutient la permanence de l’autre.

Rien ne change mais Herbert remarque que « venir au CPCT, planifie toute une journée et réorganise les autres autour ». L’effet s’inscrit au-delà des séances mais dans leur fil, dans le lien social. Rien n’a changé. Quoi d’autre ? Il a contacté un ami. Rien n’a changé. Et puis ? « J’ai un rendez-vous pour un travail quelques heures par semaine avec un poste à la clef mais ça ne vient pas de moi, dit-il, et même si j’ai un travail, ça ne change pas l’état dans lequel je suis. »

La logique de sa structure apparaît dans ces petits rebranchements aux autres (incarnés par la rencontre d’un ami, de deux puis de trois). Le trou dans le symbolique est compensé par les identifications qui l’arriment au monde et qui produisent, malgré l’exclusion sociale, un  réglage imaginaire sur l’autre social.

Rebranchement

De séance en séance, s’inscrit dans un présent éternellement recommencé : « J’ai avancé, dit-il ; le soleil et les étoiles ne brillent plus comme avant, pourtant rien n’est changé, mon être est le même ». La boussole de Herbert c’est de parer à l’altérité, au réel auquel il est confronté : être l’objet du caprice d’un autre énigmatique qui se joue de lui.

Son travail solitaire -s’occuper d’animaux pour la recherche- le protège du rapport à l’autre. Il n’a pas résolu son rapport à la femme, pour preuve le cauchemar qui vient conclure le traitement au CPCT : « Je parle à une femme qui pleure, je suis allongé de côté, elle me fait face et il y a un enfant entre nous mais ce n’est pas le mien. » Il sait que c’est une femme mais ne voit pas son visage parce qu’elle n’en a pas. Il interprète : « C’est au-delà de la peur d’avoir un enfant et de tous les risques que cela engendre. » Il mesure dans ce rêve la limite à ses aspirations normatives qui voudraient qu’il fonde une famille. Il en déduit qu’il tient à son train-train et n’a pas besoin « d’en-plus » (c’est son expression). Presque aussi solitaire, Herbert conclut sur la question de sa plainte : l’énigme accessoirement logée chez la femme qui l’a abandonné, énigme qui a pourtant perdu de son efficience mortifère : les femmes ne « le travaillent plus », il travaille avec elles.

Ce sujet n’a jamais été psychiatrisé, il n’a pas eu à faire à l’Autre social sinon par le biais de l’insertion professionnelle dont les tentatives sont restées vaines. Ce qui signe sa structure est un faisceau d’indices : les débranchements-rebranchements dont il témoigne via l’axe imaginaire, l’absence de dialectisation et l’ordonnancement de son monde à l’aune de l’empirisme, le vide auquel il témoigne d’être confronté et son aspiration radicale à la normativité.

[1] Problèmes de philosophie



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