SC. « Les fictions de la cybernétique », par Nicole Magallon

En préparation des Conférences d’introduction à la psychanalyse organisée par la Section clinique d’Aix-Marseille intitulées « L’invention de l’insconscient », et en écho au Colloque Psychiatrie-Psychanalyse des 26-27 septembre , Nicole Magallon, enseignante à l’Antenne clinique de Gap, nous présente un texte: « les fictions de la cybernétique ».

En 1936, Turing introduit la théorie d’un calculateur universel, appelé aujourd’hui machine de Turing, ancêtre de notre ordinateur moderne c’est-à-dire la possibilité qu’une machine traduise et effectue n’importe quel algorithme pourvu qu’il soit écrit dans un langage-machine. Puis vient la guerre. De nombreux mathématiciens apportent leur intelligence à l’effort de guerre.

Août 1945, Hiroshima et Nagasaki. La Bombe ébranle le monde. Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique, envisage même de démissionner pour se retirer avec sa famille dans une ferme. Mais il ne quitte pas le monde de la science, seulement celui de l’armée et restera au MIT. Et il va se battre, contre ce qui l’a tant ébranlé, avec la cybernétique.

Curieux, non ? Quand on sait que Lacan énonce en 1955, qu’« il y a une création essentiellement symbolique, c’est-à-dire une machine, la plus moderne des machines, beaucoup plus dangereuse pour l’homme que la bombe atomique, la machine à calculer »[1].

Wiener ne cessera pas d’inventer, de conceptualiser les possibilités de la cybernétique. D’abord, il élabore le concept d’usine automatique qui soulage l’homme d’un travail pénible. Mais le voilà cet homme, à l’issue du fonctionnement de l’usine, réduit à l’état de reste, presque en trop. Et il s’aperçoit que ce n’est que la place du déchet qu’il lui reste, à cet humain.

Wiener réfléchit alors à des prothèses, parfaitement adaptées grâce à la cybernétique. Mais de prothèse en prothèse, nous arrivons au cyborg. Wiener détestait ce mot, on le comprend ! Car, dans ce mixte, machine-humain, l’humain est-il encore humain ? Transhumain peut-être ? Post-Humain ? Il imagine même la possibilité d’une téléportation, en recopiant un humain, scanné tranche par tranche, puis numérisé et envoyé via des câbles (aujourd’hui on dirait via internet) à l’autre bout du monde. C’est pas mal, ça ! Mais, il faudrait découper ce pauvre humain si finement qu’il n’en resterait plus rien. Ici, on retrouve les rêves, ou les délires, c’est selon, des savants de la Silicon Vallée, envisageant sans rire, de stocker toutes les données d’un être humain dans un support pour pouvoir, après sa mort, les réintroduire sur un autre support, et le faire revivre. Bref Wiener travaille, et ça rate, ça rate à traiter ce qui l’a ébranlé : la possible disparition de l’être humain.

Alan Turing, lui, en 1950, se pose la question : « Est-ce qu’une machine, – entendons un calculateur, un ordinateur – une  machine donc peut-elle penser ? ». Pour répondre à la question, il imagine un test, toujours d’actualité aujourd’hui, le test de Turing : dans deux pièces isolées se trouvent un homme et une machine, un deuxième homme, l’interrogateur qui ne les voit pas, doit deviner par des questions qui est l’homme et qui est la machine.

Mais dans une première version du test, il y a toujours un interrogateur, et dans les deux pièces isolées, dans un premier temps, un homme et une femme ; l’homme doit tenter de se faire identifier comme femme par l’interrogateur. Deuxième temps, dans les deux pièces isolées toujours la femme, mais à la place de l’homme, une machine. Si la machine réussit aussi bien que l’homme à se faire passer pour une femme auprès de l’interrogateur alors elle a réussi le test, donc elle pense.

Nous sommes là en plein dans la question de l’intelligence artificielle, où règnent les algorithmes et où ronronnent doucement les machines. Et si Turing, ou peut-être plutôt ses successeurs, ont vite oublié la première version du test, passant à la trappe la question de la différence sexuelle, qui ne se laisse pas écrire dans un code binaire, fût-il uniquement composé de la différence entre 0 et 1, Wiener lui n’oublie pas le corps.

Dans ce moment de la cybernétique[2], autour de la 2ème guerre mondiale, on n’oubliait pas le corps, le corps de ses machines, Hardware d’aujourd’hui, sur lesquelles implémenter le calculateur, le logiciel, le software. Et c’était une vraie question que de se demander dans quelle mesure le hardware affecte le software. Et le corps de l’homme, ce n’est pas la biologie, le calculateur de l’homme, ce n’est pas le cerveau. C’est la conséquence d’un nœud, qui fait métaphore, nous dit Lacan. La question que nous pose la cybernétique est bien celle de Lacan : « Comment se peut-il qu’il y ait métaphore de quelque chose qui n’est que nombre ? Cette métaphore, on l’appelle à cause de ça, le chiffre ».[3]

C’est à ce point que psychanalyse et psychiatrie peuvent, peut-être, trouver un nouage.

[1] Lacan J., Le séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Seuil, 1980, p. 111

[2] Triclot Mathieu, Le moment cybernétique, Editions Champ Vallon, 2008

[3] Lacan J., Le séminaire, Livre XIII, Le Sinthome, Seuil, 2005, p. 130



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