SC. « La Psychose ordinaire : une clinique des petits indices de la forclusion », par Françoise Haccoun

En préparation de la Section clinique 2020 d’Aix-Marseille intitulée « Comment s’orienter dans la clinique aujourd’hui? », Françoise Haccoun, enseignante à la Section clinique d’Aix-Marseille nous livre ce texte: « la psychose ordinaire: une clinique des petits indices de la forclusion »

Selon Jacques-Alain Miller, la psychose ordinaire n’a pas de définition rigide. « Je n’ai pas inventé un concept avec la psychose ordinaire, j’ai inventé un mot, j’ai inventé une expression, j’ai inventé un signifiant [1]».

Le syntagme de psychose ordinaire a été inventé par J.-A. Miller, à partir du dernier enseignement de Lacan. C’est le travail de recherche des Sections cliniques dans les années 90 sur les psychoses qui a démontré la nécessité de distinguer cette catégorie pragmatique. Du côté de l’IPA, les notions d’états-limites – devenus borderline personality disorder dans le DSM -, ou du côté de la psychiatrie, la psychose blanche ou froide, sont autant de tentatives pour décrire ces mêmes phénomènes cliniques.

Dans notre pratique nous rencontrons des cas pour lesquels poser de façon sûre un diagnostic, les classer selon le binaire d’opposition classique névrose-psychose ne coule pas de source. Ils sont désignés du terme d’inclassables de la clinique, qui sont « davantage une catégorie épistémique qu’objective[2] » Si on parle de psychose ordinaire, de quelle psychose parle-t-on ?  Le danger, c’est « l’asile de l’ignorance », comme un refuge pour ne pas savoir. (Colloque Uforca sur les situations subjectives de déprise sociale).

Relevons quelques énoncés qui éclaircissent ce concept :

Ce concept pose au clinicien une difficulté de diagnostic qui ne parvient pas à activer la clinique binaire classique, névrose/psychose. il ne sait pas où classer le cas mais il ne s’agit pas de son impuissance : « Ce n’est pas cela », ou « pourquoi, n’y a-t-il pas d’effet subjectif suite à cette interprétation ? », etc…

En ceci il est un concept avec des conséquences.

Ce n’est pas une définition rigide et binaire comme la clinique structuraliste des classes : névrose ou psychose, incluant ou pas le NDP – la clinique marquant l’opposition entre chêne ou roseau[3]. La psychose ordinaire est du type roseau, le contraste entre un avant déclenchement et un après n’y est pas marqué comme dans la clinique franche de la psychose dite schrébérienne.

Nous devons tenir compte de la dimension de l’après-coup de la définition incluant le singulier de chaque cas. L’acte, la mise et même le pari du clinicien dans la manoeuvre du travail analytique y est engagé. C’est en effet par son acte (interprétations, coupures de la séance…) que des effets-sujets auront des chances de se produire ou pas.

C’est une psychose dissimulée, une psychose voilée, mais une psychose tout de même.

La dimension du contrôle du cas est de fait importante pour le repérage de la psychose ordinaire, dissimulée souvent par une couverture névrotique à allure œdipienne et une apparente bonne adaptation du sujet : parfois apparaissent des bizarreries, des petits « signes discrets » dans le tableau clinique, des difficultés de subjectivation, des moments où rien ne bouge, etc. Toutes ces « petites clés[4]» font le trésor clinique et interrogent le clinicien.

Le vecteur du NDP et sa pluralisation. Citons -A. Miller : « Dans une direction, on est amené à affiner le concept de névrose, mais d’autre part, et c’est la conséquence opposée, on est conduit vers une généralisation du concept de psychose. Lacan suit cette direction. Cette généralisation de la psychose signifie qu’il n’y a pas de vrai Nom-du-Père. (…) Le Nom-du-Père est un prédicat. (…) C’est toujours un élément spécifique parmi d’autres qui, pour un sujet spécifique, fonctionne comme un Nom-du-Père[5]

Comment le clinicien peut-il approcher cette question ? Voici cette proposition de J.-A. Miller : « Quand vous n’éprouvez pas – c’est aussi une question d’éprouvé pour le clinicien – que vous avez les éléments bien définis de la névrose, la répétition constante et régulière du même, et que vous n’avez pas de phénomènes de psychose extraordinaire, alors vous cherchez à dire que c’est une psychose, bien qu’elle ne soit pas manifeste, mais au contraire dissimulée. Vous devez alors à vous mettre à la recherche de tous petits indices. C’est une clinique très délicate. Bien souvent, c’est une question d’intensité. C’est une question de plus ou moins. Cela vous oriente vers ce que Lacan appelle « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet »[6]».

Alors, psychose ou pas psychose ?

[1] Miller Jacques-Alain, « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto 94-95, p. 45.

[2] Miller Jacques-Alain, « Effet retour sur la psychose ordinaire » (2008), Quarto n°94/95, 2009, p. 42.

[3] La psychose ordinaire, la convention d’Antibes, in Paris Seuil, Agalma, coll. Le Paon, collection dirigée par Jacques-Alain Miller, 1998, p. 275.

[4] Jacques-Alain Miller, « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto 94-95, janvier 2009, p. 47

[5]Ibid.



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