SC. Colloque 2019 – Interview – Joris Lachaise

En préparation du Colloque Psychiatrie-Psychanalyse des 26-27 septembre, Joris Lachaise, réalisateur (Convention : Mur noir / Trous blancs (Mali, 2011), Ce qu’il reste de la folie (Sénégal, 2014)) a répondu aux questions de Pamela King, enseignante à la Section clinique d’Aix-Marseille.

Qu’est-ce qui a fait rencontre pour vous dans les murs qui accueillent la folie ?

Quand je suis entré dans l’hôpital National Psychiatrique de Thiaroye, je poursuivais des fantômes. J’allais après le spectre d’Henri Collomb et l’héritage perdu de l’école de Fann-Dakar. Au Sénégal, comme ailleurs, l’institution aime interroger l’histoire et jouer avec les esprits qui la hantent. Les spectres posent questions, ils font parler, ils inquiètent, ils sont de puissants vecteurs de rencontres. Celui de Collomb m’a permis d’en convoquer d’autres et avec eux, de multiplier les voix, de faire courir le sens, d’ouvrir le discours-maître en désorganisant les masques et l’évidence des signifiants. L’hôpital dakarois n’échappe pas aux caractéristiques de la psychiatrie : c’est un lieu fait de déguisements où les individus s’efforcent de coller à leur rôle, où chacun s’efface comme sujet pour devenir sa fonction, où le médecin devient l’administration – à la fois psychiatre et gardien-chef de prison – et où le « malade » devient la maladie, en tenant sur son propre cas le discours que lui adressent ses soignants et ses proches. Quand les mots des autres sont devenus sa seule parole, l’éventualité d’une rencontre avec le sujet exige d’y faire effraction.

En tant que cinéaste, comment avez-vous appréhendé la maladie mentale ?

En tant que cinéaste, entre les murs qui accueillent la folie, faire effraction dans la parole consistait à tenter de proposer un nouveau dispositif de subjectivation et de distribution des rôles qui mette la caméra au centre du jeu. L’hôpital est déjà un théâtre, un espace de représentation, un lieu où ça parle, où ça « logorrhéise » même. Partant de l’idée que la parole est d’abord parole de l’Autre, et si c’est du lieu de l’Autre que l’être parlant se constitue comme sujet, la présence de ma caméra interposée entre le locuteur et moi, entre la parole de l’Autre et la place de mon regard, devait pouvoir fonctionner comme une sorte de miroir, comme un nouvel opérateur de subjectivation capable d’enregistrer sa propre opération. Tenue à l’épaule, mobile, la caméra est un organe qui respire et réagit. Elle n’est pas qu’un médium, mais une méthode, et le film, un processus de redistribution où l’Autre se retrouve de part et d’autre de l’objectif, comme en deux espaces symétriques, complexes, et élargis. C’est de l’apparition de cette complexité, de cette diversité, et de cette double perspective qui se construit à travers le film que peut éventuellement se révéler la nature de l’Autre, et partant, l’origine de la parole dont dépend la définition du sujet. Ainsi à Dakar, depuis le théâtre que constitue déjà la psychiatrie, je voulais que le film ouvre des tunnels vers d’autres espaces de représentation, et que des échanges de signes, de gestes, et de paroles puissent alors se produire avec les théâtres contigus (cercles de guérisseurs, rituels animistes, exorcismes chrétiens, centre de médecine prophétique coranique, et autres syncrétismes). D’où il apparaît que l’Autre n’est pas un seul et unique lieu, mais un changeant complexe de cultures, de pratiques, et de discours. Il constitue non seulement le fond d’où le fou m’adresse le discours de sa folie, mais aussi l’horizon d’une parole qui, comme cela apparaît dans plusieurs séquences du film, n’est pas seulement une parole destinée à « l’homme blanc » que je suis derrière l’objectif. C’est une parole qui me traverse en direction d’un auditoire virtuel transcendant ma présence et celle de la caméra. D’où l’étonnement aussi de recevoir comme une flèche le discours de la folie en tant que spectateur devant l’écran de cinéma. À croire que le discours nous soit directement adressé par un locuteur ayant anticipé la place où nous sommes. Une parole sans délai, qui nous est peut-être restituée pour nous assigner à la place de l’Autre.

Dans un texte ancien datant de 1946, Jacques Lacan écrit : « Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. Et pour rompre ce propos sévère par l’humour de notre jeunesse, il est bien vrai que, comme nous l’avions écrit en une formule lapidaire au mur de notre salle de garde : “Ne devient pas fou qui veut.” » Et vous, qu’en pensez-vous de cette formule, « ne devient pas fou qui veut » ?

La formule « L’être de l’homme » renvoie l’esprit de Lacan à l’ontologie heideggerienne. Ainsi l’être de l’homme comme demeure de la folie s’arrime au « langage comme demeure de l’être ». Poussant jusqu’au syllogisme, on pourrait presque dire que le langage est la demeure de la folie. Mais pour Lacan la folie est une liberté et un risque. C’est pourquoi « ne devient pas fou qui veut ». À Dakar, le professeur Henri Collomb avait sans doute compris que la fonction de la psychiatrie devait être d’accueillir ce risque plutôt que de le réprimer. Ainsi l’une des premières mesures hétérodoxes de l’école de Fann fut d’instaurer la pratique du pënc au sein de l’hôpital. Inspiré du traditionnel arbre à palabres, l’enjeu du pënc était d’encourager à la prise de parole et de laisser libre cours à toutes l’expression de la folie. Écouter la vérité contenue dans le langage. Préparer la demeure de l’être. Si ce n’est pas toujours celui de la psychiatrie, cela peut du moins être le projet du cinéma.

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