SC. Colloque 2019 – « Mitra l’intraitable » par Martine Revel

Martine Revel est psychanalyste à Manosque et enseignante à l’Antenne clinique de Gap. Françoise Haccoun, enseignante à la section clinique d’Aix-Marseille, nous présente ce texte:

Ce texte retransmet une histoire vécue inédite, une œuvre artistique et un engagement politique, propre à illustrer le nouage psychiatrie/psychanalyse de façon très singulière. « L’appel de Mitra Kadivar, psychanalyste à Téhéran, scénarisé par Jorge Leòn » montre « la confrontation à la psychiatrie […], l’isolement, l’effacement, la destruction de toute subjectivité ».

 

En 2012, Mitra Kadivar, psychanalyste iranienne, est internée contre son gré dans un hôpital psychiatrique où elle est diagnostiquée psychotique. Elle a été dénoncée par ses voisins qui refusaient le fait qu’elle transforme son logement privé en accueil pour des toxicomanes. Elle appelle Jacques-Alain Miller à l’aide. Il lui répond et s’engage aux fins de sa libération auprès des autorités iraniennes.

En 2017, Jorge Leòn, avec une équipe artistique, s’inspire de ces échanges par mail pour créer un opéra[1] entre les murs d’un hôpital psychiatrique qui se trouve être celui de Montperrin à Aix-en-Provence. Lors de ce travail de création, le réalisateur avait été interviewé par Nicole Guey et Laurence Martin pour Lacan TV.

Le film de Jorge Leòn, « Mitra », présenté au congrès PIPOL 9 à Bruxelles au mois de Juillet, s’avère être une forme artistique magnifique d’un nouage entre psychanalyse et psychiatrie. Nouage singulier qu’est cette forme de cinéma-opéra qui vient mettre en relief une tragique confrontation entre des psychanalystes et la pire des psychiatries. Par son art, Jorge Leòn transcende l’histoire d’un enfermement pour aller jusqu’au point de rencontre du double enfermement que vivent ceux qu’on appelle les « psychiatrisés » : « On a un cancer mais on est schizophrène » dit l’un d’entre eux. 

Le travail de Jorge Leòn et de son équipe artistique a consisté à « mettre en voix » les mails que s’échangeaient Jacques-Alain Miller et Mitra Kadivar, d’en faire un livret d’opéra. Le texte ainsi chanté, mis en musique, soutenu par des chœurs, est ainsi porté à l’incandescence d’une tragédie antique. Le décor, soit le lieu même de l’hôpital, filmé dans les recoins improbables d’une chambre d’isolement en démolition ou d’une lingerie automatisée, devient par la puissance musicale portée jusqu’à la stridence, l’incarnation de la solitude, du cri étouffé.

Ici, c’est la confrontation à la psychiatrie la plus dure qui soit : l’isolement, l’effacement, la destruction de toute subjectivité.

L’appel de Mitra Kadivar, psychanalyste à Téhéran, scénarisé par Jorge Leòn, n’en devient que plus saisissant dans sa portée : « Cher monsieur Miller. Je suis dans un pétrin. Ils sont en train de m’envoyer dans un hôpital psychiatrique. Faites quelque chose. Bien à vous. Mitra Kadivar ». La réponse que lui donne aussitôt Jacques-Alain Miller se déploie au-delà de lui, vers les psychanalystes, qui, contrairement à ce que l’on croit, ne restent pas silencieux. Ils ne reculent pas devant la folie psychiatrique.

Les enfermés, les isolés, ceux qui errent entre les murs, se mettent à parler, à dire leur souffrance sous le regard de la caméra. Ils disent la vérité de leur solitude malgré les murs. Ils mettent en écho, les paroles écrites et échangées entre ces deux psychanalystes qui objectent à l’enfermement. La caméra n’en est que la représentation. Elle tisse un fil « aux lieux du réel » dit Jorge Leòn pour Lacan TV. « C’est l’endroit où il faut être » : ce lieu de l’effondrement. Dire l’effondrement psychique mais aussi l’effondrement de cette psychiatrie d’un autre âge qui enfermait abusivement. Il filme ainsi de façon magistrale la destruction de la chambre d’isolement de cet hôpital où chacun vient chercher ensuite la trace de la souffrance réduite au silence le plus profond.

Mitra Kadivar a pu lancer un cri, un SOS. Elle s’est faite l’intraitable, celle qui résiste. Jacques-Alain Miller l’a comparée à Médée par son refus de céder. Il en a fait une grande figure tragique. Jorge Leòn lui a donné figure antique. Nous pourrions de notre côté lui donner figure clinique en tant qu’elle noue psychanalyse et psychiatrie par le réel dont elle se fait l’écho, en tant qu’il est l’impossible à supporter.

 

[1] Mitra, de Jorge Leòn, 2018, Les films de Force Majeure, Bruxelles. Composition musicale, Eva Reiter. Chœurs, George van Dam. Soprano, Claren Mac Fallen.

 

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Catégories :Colloque Psychiatrie-Psychanalyse

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