SC. Colloque 2019. « L’excitation catatonique », par Hélène Casaus

Lecture du chapitre neuf de l’Introduction à la psychiatrie clinique d’Emil Kræpelin par Hélène Casaus, participante à la Section clinique.

Emil Kræpelin, psychiatre allemand (1856-1926) rassemble dans son Introduction à la clinique psychiatrique paru en français en 1907 (Vigot frères éditeurs), trente-deux leçons issues de sa pratique clinique auprès des patients internés, adressées à ses élèves. La leçon XIX, intitulée « l’excitation catatonique » comporte trois cas cliniques de patients, un jeune homme de dix-huit ans, deux femmes de vingt-trois et vingt-neuf ans. Tous trois ont été internés plusieurs années dans un asile pour des patients chroniques, seul le plus jeune est sorti au bout de cinq ans et a rejoint sa famille.

Un diagnostic différentiel : Au fil des trois présentations, Emil Kræpelin décrit les caractéristiques communes aux épisodes d’excitation catatonique : confusions de langage, bizarreries, incohérences, stéréotypies, écholalie, échopraxie, maniérisme et négativisme, coprolalie. Il isole certains signes qui permettent de définir de façon différentielle l’excitation catatonique d’une part et l’excitation maniaque d’autre part ; les patients en phase d’excitation catatonique présentent tous une résistance, active ou passive aux sollicitations extérieures ou intérieures : mutisme, yeux clos, anorexie par exemple. Ce négativisme est absent dans l’excitation maniaque. En outre, la confusion de langage et l’incohérence ne se repèrent pas en phase d’excitation maniaque, sauf parfois en cas d’extrême agitation et/ou d’un trouble de la conscience. Enfin, différents signes tels que les impulsions brusques, la catalepsie, les grimaces, les bizarreries dans les gestes (« manières ») sont typiques de l’excitation catatonique exclusivement. Emil Kræpelin abandonne ainsi la notion « d’impulsion motrice », trop vague selon lui. Il distingue l’excitation maniaque, incluse désormais dans « la folie circulaire », de l’excitation catatonique, caractéristique de la Dementia praecox. Se faisant, il redéfinit les signes pathognomoniques au sein de ces deux grandes entités.

Une méthode inédite : Emil Kræpelin fonde son diagnostic différentiel sur des observations cliniques très fines et détaillées qui prennent en compte ce qu’il nomme « les particularités », souvent des détails, des signes moins apparents mais qui s’avèrent déterminants pour le diagnostic. Laissant de côté les « Zustandbilder » (tableaux d’état) utilisés alors, il oriente sa clinique selon des critères d’évolution et de pronostic. Pour chaque malade, il présente les éléments d’anamnèse, introduit des observations sur l’évolution de la maladie et valide son diagnostic à partir de ces éléments. Il élabore une démarche logico-déductive, contrairement à la psychiatrie actuelle qui s’intéresse plutôt au trouble, fondé sur une clinique inductive. En outre, il s’attache à « rendre compte de la signification clinique des divers symptômes » (p. 76) et à découvrir des lois générales permettant d’éclairer le développement des maladies. Il ouvre en creux la voie à une causalité autre que celle strictement morale, religieuse ou organique. Une causalité psychogénique pour ne pas dire psychique.

La psychanalyse, pas sans Emil Kræpelin : Jacques Lacan rend hommage à la rigueur nosologique d’Emil Kræpelin, au « style éblouissant »[i] de « l’éminent clinicien ».[ii] Dans sa thèse de doctorat en médecine, parue en 1932 sous le titre De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, J. Lacan extrait « le sens psychogénique » de la conception kræpelinienne (p.58). Il en fait la preuve pour la psychose paranoïaque avec l’étude approfondie du cas Aimée : « […] Ce que nous a donné cette recherche, c’est, nous y insistons, un trouble qui n’a de sens qu’en fonction de la personnalité, ou si l’on préfère un trouble psychogénique ». Le nouage entre la psychiatrie et la psychanalyse trouve dans ce texte, son point de départ. Il sera particulièrement fécond dans l’enseignement de Jacques Lacan.

[i] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », 1965, inédit.

[ii] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, Paris, 1975, p. 385.

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