SC. Colloque 2019 – Interview – Pierre Ebtinger

Pierre Ebtinger est psychiatre, psychanalyste à Strasbourg, membre de l’ECF et enseignant à la Section clinique de Strasbourg. Il répond aux questions de Patrick Roux, enseignant à la Section clinique d’Aix-Marseille.

Que vous évoque ce thème du colloque : Nouage psychiatrie/psychanalyse, du point de vue de votre pratique ?

De Kraepelin à Henry Ey, la psychiatrie classique repose sur une classification des troubles mentaux en fonction d’une organisation psychique. Le souci de confronter l’observation clinique à un modèle structurel fait cependant long feu, faute de concepts adéquats pour fonder la distinction entre névrose et psychose. La psychanalyse permet une lecture de la clinique qui intègre non seulement les symptômes, mais aussi leurs liens avec ce qui se joue dans le lien social et dans le rapport de l’individu à son corps. Lacan a montré que l’inconscient freudien permet de concevoir l’incidence du langage et de la parole sur l’être humain, que la pulsion permet de penser l’empreinte du corps sur le psychisme et que la répétition signe l’instance de la jouissance. Ainsi, la psychanalyse, à partir du dialogue avec le patient, permet de saisir ce qui échappe à l’observation, mais conditionne néanmoins ce qui est observé. Nouée à la psychiatrie, elle lui donne la dimension qui lui avait manqué pour traiter la part subjective du trouble mental. Ainsi le T.O.C. n’est pas le même selon qu’il gâche le désir ou qu’il structure une existence mal assurée, la douleur inexpliquée n’est pas la même selon qu’elle fait écho à un fantasme ou qu’elle donne un point fixe dans la vie, la phobie qui condense l’angoisse n’est pas celle qui structure une réalité vacillante, la dépression ne prend pas la même signification lorsqu’elle résulte de la perte des chemins du désir ou lorsqu’elle révèle l’impossibilité à trouver une place dans la relation à l’autre. La psychanalyse n’a pas inventé de nouvelles catégories, mais elle permet de confirmer les intuitions des psychiatres classiques et elle donne au quotidien les outils qui permettent d’établir les plans de ce qu’ils avaient découvert.

 Aujourd’hui, les symptômes sont souvent considérés comme des troubles à éliminer. L’observable et le quantifiable, prennent le pas sur la dimension subjective. Que faire selon vous pour préserver le trésor clinique ?

Le trésor clinique est dans les divins détails – pour reprendre le titre d’un cours de Jacques-Alain Miller. Un repérage clinique rigoureux est important, mais il ne s’agit pas de faire rentrer le cas dans une case. Nous devons être attentifs d’une part à des éléments qui orientent quant à la structure, et d’autre part à tout ce qui est singulier, inédit, surprenant. La psychanalyse nous a appris que le ressort essentiel du symptôme est dans un élément singulier impossible à prédire. C’est en choisissant de nous orienter par rapport à la singularité de chacun que nous préservons une clinique vivante et humaine.

La clinique, disait Lacan, « c’est le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter ». Un petit commentaire en lien avec votre fonction d’enseignant et « à l’usage » des praticiens de terrain?

Faire équivaloir réel et impossible à supporter veut dire que l’impossible à supporter n’est pas de l’ordre du symbolique ou de l’imaginaire, de ce qui peut se dire ou s’imaginer, mais bel et bien réel. Si la clinique c’est ce réel, cela veut dire que les explications, les conseils et les recettes ont peu d’effet sur l’insupportable. La clinique requiert donc d’inventer une prise sur le réel. Cela se réalise, entre autres, à partir du dispositif régulier des rendez-vous, du soutien de certaines solutions singulières du patient, de la coupure ajustée des séances…

 

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