SC. Colloque 2019 – Interview – Georges Benfredj

Georges Benfredj est psychiatre à Nîmes, ancien interne des hôpitaux, enseignant associé à la Section clinique de Montpellier. Il répond aux questions de Françoise Haccoun, enseignante à la Section clinique d’Aix-Marseille.

Que vous évoque ce thème du colloque : nouage psychiatrie/psychanalyse, en lien avec votre pratique ?

 J’exerce depuis 2001 en clinique privée, en plus de mon exercice en cabinet libéral, où je reçois également des analysants. La pratique en clinique psychiatrique est le lieu d’une rencontre avec des sujets en souffrance aiguë, ou récurrente, temps où les traitements médicamenteux prévalent. Mais dès que la dimension aigüe s’apaise, la question du Sujet vient à se poser : il s’agit de savoir si l’on s’inscrit dans une logique du médicament, et des activités dites thérapeutiques, pour faire taire, ou pour « faire parler ». Cette logique se prolonge en cabinet, sur le versant de la clinique orientée par le Réel. Autrement dit, sous la forme d’un au-delà de la médication, et d’un au-delà de la nécessaire mais terrible bienveillance médicale, avec comme premiers impératifs le repérage de la structure subjective et des modes de Jouir. Il faut en effet situer au mieux la place de l’efficience médicamenteuse – qu’elle soit nécessaire ou à réduire – et du pouvoir du médecin (via les arrêts de travail, certificats, expertises), selon qu’on a à consolider une suppléance, ou à susciter un possible pas de côté du symptôme psychiatrique vers le symptôme psychanalytique.

Aujourd’hui, les symptômes sont considérés comme des troubles à éradiquer ; l’observable et le quantifiable, le tout neuro comme on dit, prennent le pas sur la dimension subjective. Que faire selon vous pour préserver nos trésors cliniques ?

Le glissement vers le tout quantifiable a envahi la psychiatrie depuis le triomphe des classifications DSM, et les ravages de ce glissement s’aggravent particulièrement depuis les cinq dernières années dans les pratiques institutionnelles. La clinique psychiatrique classique, en France notamment, avait construit des catégories nosographiques et une approche humaniste de la relation avec les malades. La psychanalyse, depuis Freud ancien élève de Charcot et Bernheim, jusqu’à Lacan ancien élève de De Clérambault, et dialoguant avec Henri Ey, y était adossée. Avec le surgissement de la notion de troubles, les repères cliniques hérités de cette longue histoire se sont effacés. On aurait pu croire que ça allait être au seul bénéfice de la psychiatrie biologique et des traitements médicamenteux, puisque dans les années 2000 « Big Pharma » s’était démasquée, lançant des OPA hostiles successives sur les troubles de l’humeur, les troubles états-limites, le T.A.D.A.H., les troubles envahissants précoces du développement… Mais sortent maintenant des facultés les nouvelles générations de jeunes psychiatres et psychologues, élevés au DSM et nourris aux TCC. Ce sont d’enthousiastes adeptes de pratiques thérapeutiques de court terme centrées sur la réduction des symptômes, et de « l’éducation thérapeutique visant à faire du patient un bon expert de sa propre maladie ». L’hypnose, les thérapies virtuelles assistées par ordinateur, l’E.M.D.R. et la méditation de Pleine Conscience semblent être leurs dadas du moment…  Sans même parler de leur inculture en matière d’inconscient, leur formation souffre de deux défauts préjudiciables, à l’origine de possibles aggravations, voire de passages à l’acte de leurs patients : le premier, issu de la formation via le DSM, est l’insuffisance de repères cliniques, en particulier en ce qui concerne les psychoses – il n’est plus rare de rencontrer de jeunes psychiatres qui devant un sujet de structure psychotique, posent des diagnostics de « troubles de l’adaptation par psychotraumatisme avec pseudo-hallucinations dissociatives » ; et il ne s’agit même plus d’une discussion diagnostique entre hystérie et psychose…
Le second est leur précipitation à obtenir un résultat, dans le cadre de méthodes thérapeutiques évaluables, donc limitées dans le temps : « La psychologue m’a dit que mon trouble serait traité en dix séances… Mais moi, je vais mal depuis l’adolescence, j’ai déjà été suivie par d’autres équipes… Est-ce qu’il existe un soin qui ne me laissera pas tomber sur la durée, je sais bien qu’après dix séances je n’aurai pas tout résolu »… C’est ce que j’ai entendu d’une patiente encore récemment…
Alors voilà : que faire pour préserver nos trésors cliniques? Quant à moi, je m’efforce de m’adresser à ces jeunes pousses, pour leur transmettre le souci d’une clinique de l’écoute attentive au-delà de la surface des symptômes, pardon, des troubles… et d’un accompagnement thérapeutique à inscrire dans la longue durée, sans obsession du résultat immédiat… J’essaie de transmettre l’importance du colloque singulier mais aussi de la pratique à plusieurs, non pour obtenir du résultat et satisfaire les protocoles, mais parce que l’essentiel du sujet est ce qui est discret, ce qui par essence échappe… J’essaie aussi de leur transmettre que leurs pratiques de soins sont de bons outils pour le confort psychologique, mais que la souffrance subjective vraie, celle qui fait le souci des aliénistes depuis le 19° siècle, est hors de portée de la volonté des patients comme de l’exigence des soignants, et qu’elle provient d’en-deçà de ce qui est accessible au malade : ce pourquoi, pour secourir nos patients, les méthodes rééducatives et pédagogiques sont insuffisantes, en ceci qu’elles s’adressent au Moi conscient, et à la volonté…
J’essaie de transmettre, mais aussi de partager : la psychanalyse, héritière de Freud et de Lacan, est aussi la dépositaire principale de l’héritage de la « Grande Clinique Classique ». Elle le reste, grâce à l’effervescence intellectuelle et à la qualité des travaux cliniques dont témoignent les Journées des écoles, les colloques PIPOL, les activités des ACF, les travaux des Cartels. L’orientation lacanienne est une mise au travail théorique, éthique, clinique, et la psychanalyse en extension est son point de rencontre et de préservation de nos trésors cliniques : en témoigne l’enthousiasme de quelques « jeunes pousses », lorsqu’on les met au contact de notre façon de «porter l’enseignement qui nous fonde ».

La clinique disait Lacan est « le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter ». Un petit commentaire en lien avec votre formation de psychiatre et à l’usage des psychiatres de terrain ?

La clinique, c’est « le Réel en tant qu’il est l’impossible à supporter » disait Lacan. Cet insupportable dont le patient ne sait rien, sinon qu’il en est affecté « au joint le plus intime du sentiment de la vie », le soignant a à en faire son insu-portable. Soigner le trouble, vite, avec des méthodes quantifiables, donc brèves, s’adressant au Moi, c’est faire l’économie de notre propre confrontation au Réel, soit avec ce qui nous fonde, dans notre désir de soignant, mais aussi dans nos résistances, nos taches aveugles propres. Pour le psychiatre éclairé par l’Orientation lacanienne, ne peut répondre du Réel chez le soignant que l’humilité d’une « formation du Psy », jamais achevée. Accepter la part de l’angoisse, non comme inhibitrice mais comme marque de la cause du désir, c’est s’orienter dans la clinique par des outils de trois sortes : ceux qui sont de l’ordre du « terrain », et notamment, en institution, la pratique à plusieurs ; ceux qui sont de l’ordre de la formation, pas seulement universitaire ou par le biais de colloques, mais via le cartel et la pratique du contrôle ; ce qui est de l’ordre de l’intime, et concerne le soignant comme sujet, engagé dans sa propre cure…

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