SC. Colloque 2019 – Interview – Eric Zuliani

Éric Zuliani, psychanalyste à Nantes, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de psychanalyse, enseignant à la Section clinique de Nantes. Il répond aux questions de Sylvie Berkane-Goumet, enseignante de la Section clinique d’Aix-Marseille.

Lacan conclut son article« La psychiatrie anglaise et la guerre[1]», paru en 1947, par ces mots: « Il nous semblerait digne de la psychiatrie française qu’à travers les tâches mêmes que lui propose un pays démoralisé, elle sache formuler ses devoirs dans des termes qui sauvegardent les principes de la vérité. » Le propos ponctue l’évocation des abus de pouvoir auxquels ouvre le XXème siècle qui développe des moyens d’agir sur le psychisme par le maniement des images et des passions. Que vous inspire cette citation au regard de l’actualité ? La psychanalyse a-t-elle cette même part à jouer ?

 En 1946, au sortir de la guerre, dans un article sur la psychiatrie anglaise et la manière dont elle a pris en charge les soldats qui présentaient ce qu’on pourrait appeler des troubles du comportement, J. Lacan fait cette remarque : « Ce n’est pas d’une trop grande indocilité des individus que viendront les dangers de l’avenir humain. […] Par contre le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […] seront l’occasion de nouveaux abus de pouvoir. » Il offre là une indication au praticien du champ psy qui veut s’orienter, en donnant une dignité à l’indocilité – manière de nommer le désir –, et en appelant à une vigilance sur les manifestations du pouvoir visant toujours en leur fond un conditionnement universel. « Indocile » n’est pas un mauvais diagnostic, vous ne trouvez pas ? Mais dans le passage que vous citez, le mot qui me semble important est celui de vérité. Le texte est écrit au sortir de la guerre, et avec le recul qu’aperçoit-on ? Que c’est la psychanalyse qui a sauvegardé ce que Lacan appelle «les principes de la vérité». Pourquoi ? Disons que la psychiatrie n’a pas pu se défaire d’une réalité, celle du cerveau : la matérialité organique comme cause et la vérité forclose. Il est intéressant de retrouver ce terme de vérité en 1946, qui annonce le début de l’enseignement de Lacan en 1953 : la vérité comme inhérente à la fonction de la parole, et la réalité – car Lacan lui donne une place -, comme discours concret du patient.

     Votre expérience clinique témoigne-t-elle d’un nouage possible ou souhaitable entre la psychiatrie et la psychanalyse

Il y a un nouage en tant que j’ai été formé dans le champ freudien, par les sections cliniques. On y apprend à se former à une psychiatrie qui a existé et qui avait le mérite de penser que sans doute le patient était le mieux placé pour témoigner de ce dont il était le siège. On y apprend aussi la question du diagnostic et, à partir de là, de l’orientation que l’on peut donner aux séances. Il n’y a pas si longtemps, lors d’une rencontre clinique, Jacques-Alain Miller rappelait les vertus de la pratique qu’avait De Clérambault : discipline de l’interrogatoire clinique des patients, précision du cas rapporté en quelques lignes. Les certificats de De Clérambault se lisent, encore aujourd’hui, avec un grand plaisir !

     De quelles questions devrait, selon vous, traiter un colloque psychiatrie-psychanalyse ? 

Reprendre la dispute entre Lacan et Ey dont on trouve la trace dans son formidable texte « Propos sur la causalité psychique [2] », est une question essentielle. Lacan affirme une thèse tranchante : la folie est affaire de langage, elle « est vécue toute dans le registre du sens ». À lire attentivement ce texte, ce n’est d’ailleurs pas tant, pour Lacan, une dispute sur la causalité que sur l’essence de la folie. En d’autres termes, si Ey est à ménager le chèvre et le chou entre organo et psycho causalité ce qui donnera le « plurifactoriel », Lacan situe le problème sur un autre terrain. Il existe une autre matérialité que celle de l’organisme, un autre réel donc, celui du langage.

     Une réflexion à ajouter ?

Oui. J’ai relu récemment un court texte[3] : la retranscription d’entretiens d’un psychiatre de la fin XIXe siècle, Cramer qui s’intéressait aux « hallucinations chez les sourds-muets malades mentaux ». Il est tout à fait intéressant de découvrir l’absolue difficulté de Cramer à résoudre le problème mal posé qui se présente à lui : comment les sourds-muets, peuvent-ils entendre des voix – ce dont ils témoignent pourtant ? Je vous laisse découvrir la leçon clinique donnée par le patient lui-même !

 

[1] Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 120.

[2] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 151.

[3] « Des sourds-muets hallucinés », Analytica volume 28, Paris, Navarin Éditeur, 1982, pp. 12-15.

 

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