ACF MAP-CIEN. Retour sur la conversation « Inventions et institutions » à Manosque

Par Isabelle Fragiacomo – La matinée du 6 avril 2019 à Manosque, co-organisée par le bureau de ville Gap-Manosque de l’ACF MAP et les Laboratoires CIEN « L’école buissonnière » de Manosque et « Autisme et affinités » d’Aix en Provence, sous le titre « Inventions et institutions : des pratiques orientées par la psychanalyse » s’est déroulée dans une atmosphère de travail joyeux et d’échange nourris et vivants entre les participants et Thomas Roïc, directeur thérapeutique au Courtil, co-responsable d’un laboratoire CIEN à Tournai et membre de l’ACF CAPA.

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Au Courtil, la pratique est orientée par le concept de la pratique à plusieurs. Chaque clinicien intervient dans un transfert interchangeable pour décompléter l’Autre, c’est-à-dire le rendre un peu moins complet. La supposition de savoir que loge l’analysant chez l’analyste dans une cure classique est ici inversée, car les enfants accueillis au Courtil ne logent pas de savoir chez l’Autre. Souvent, ils ont plutôt la certitude d’être objets de l’Autre. Le désir de savoir est chez le clinicien, un désir de s’enseigner des solutions déjà trouvées par les personnes accueillies. Le fait qu’elles soient trop coûteuses en termes d’angoisse et d’isolement justifie l’intérêt de l’accueil en institution pour ces enfants. Mais pour que l’institution puisse leur être utile, il est important que les entretiens d’admission permettent a minima d’extraire un dérangement. Ces entretiens invitent aussi les parents à un gain de savoir. En repérant avec eux la logique à l’œuvre dans les comportements souvent énigmatiques de leurs enfants, ils peuvent rendre à l’enfant la partie qu’il a à jouer et s’extraire un peu de leur sentiment de culpabilité. Il s’agira par exemple d’apercevoir que les petits mouvements de mains répétés d’un enfant devant ses yeux, souvent désignés comme ‘stéréotypies’ ou ‘mouvements parasites’, sont déjà un traitement du regard qui envahit l’enfant. Comment inventer avec lui un voile matériel moins coûteux, là où le voile symbolique n’opère pas ? Thomas Roïc va souligner dans plusieurs exemples, que ce n’est pas le sujet qui est à traiter, mais l’Autre, pour que l’enfant soit moins son objet.

Le pas de plus de l’invention n’est pas une liberté de création, parce que le sujet ne peut inventer qu’à partir de ce qu’il est déjà dans la langue. Comment d’instrument de la langue qu’il est, peut-il faire de la langue un instrument ? Du côté de l’intervenant, l’accusé de réception de la trouvaille du sujet permet de la loger dans l’Autre. Thomas Roïc souligne l’absolue nécessité de la réunion d’équipe hebdomadaire obligatoire et de la supervision individuelle vivement recommandée. Ces dispositifs visent à éviter que chacun travaille avec son fantasme. Il s’agit de permettre à l’intervenant de mettre au travail son fantasme afin qu’il se transforme en désir de savoir.

Thomas Roïc a particulièrement parlé du travail avec les enfants autistes qui ont à se faire un corps, alors qu’ils ont un corps topologiquement troué -comme une bouée- sans avoir l’appui de la symbolisation du trou. Il y a ce trou-là, d’abord, et il n’est bordé par rien, et c’est l’ensemble du corps qui peut être envahi par des phénomènes de jouissance. Comment traiter ce trou ? Il nous invite à repérer que les dites-stéréotypies se produisent le plus souvent en face d’un des trous du corps. Pour un autre sujet, ce pourra être de rechercher des sensations très fortes pour faire avec ce trou non symbolisable. Ce trou c’est un S1 hors-sens qui n’appelle pas à un S2 mais qui se répète. Il s’agit dans le travail clinique de rester au plus près de ce que l’enfant ou l’adulte amène, pour l’entendre comme une invention et l’élever au rang d’invention.

Lisiane Girard, puis Véronique Leroy, psychologues cliniciennes et membres de l’ACF MAP, amèneront chacune lors de la discussion quelques éléments cliniques relatifs au suivi de deux adultes autistes suivis en psychiatrie. Pour l’un d’eux, la discussion avec Thomas Roïc permettra de repérer qu’il se sert des murs de l’institution pour faire tenir un corps qui erre dans la ville et de donner toute son importance à son travail d’écriture : il produit des cases, qui donnent à penser la nécessité qu’il lui faut plusieurs cases, peut-être une pluralité de lieux où son corps puisse s’appuyer contre des murs, un puis un, puis un… Pour l’autre, les scénettes où il parvient à faire reconnaître la personne qu’il interprète et à faire rire son interlocuteur, semblent une solution qui passe par l’imaginaire pour faire tenir une image sans assises symboliques.

Pour conclure, je vous invite à la suite de Thomas Roïc à relire La bataille de l’autisme, de la clinique à la politique, d’Eric Laurent (Navarin 2012).

I. F.



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