Édith Azam : « Nous avons dévoyé la langue »

Écrivaine et poétesse, Édith Azam effectue nombre de lectures publiques et publie régulièrement chez P.O.L depuis plusieurs années – derniers ouvrages parus : Caméra (2015), On sait l’autre (2014). Sensible à l’action du 2e Forum anti-haine organisé à Marseille le 3 mai par l’ECF et le Forum des psys (lire ici), elle s’entretient en avant-première avec Ianis Guentcheff.

Ianis Guentcheff : Pourquoi répondre à l’Appel des psychanalystes ?

Édith Azam : Il y a urgence de penser en quoi la langue nous rend responsables, dans nos conduites et nos actes, de ce qui arrive aujourd’hui : par paresse, lâcheté ou manque de vigilance intellectuelle. Et je suis honorée et enchantée de participer à ce forum qui rassemble des gens d’horizons divers, unis dans leur volonté de faire barrage à la haine.

I. G. : Dans votre livre On sait l’autre, vous écrivez : « Une fois de plus c’est le langage qui a manqué. On s’est trompé de mot, par conséquent, de logique, par conséquent : de cible. »  Seriez-vous d’accord pour dire, qu’au-delà de sa portée intime, cette phrase dit quelque chose de la montée du FN et de ses mécanismes ?

É. A. : Nous n’avons plus que le silence pour parler. Nous avons eu jadis, peut-être, la parole. Nous sommes dupes de nous-même, de ce foutu langage qui nous dévisse la bouche. Nous y voyons une forme de supériorité animale qui se résume, au bout du compte, à calfeutrer nos phantasmes les plus, non, les mieux lubriques croyant nous éloigner de la bête. Nous sommes des brutes, des barbares. Nous nous mentons depuis la langue, depuis cette épine molle et gluante qui nous creuse en quotidien la bouche de toute la mort qu’on lui a fait. Nous, en permanence, violons de la langue dans une bêtise abjecte. Nous n’avançons plus debout. Nous rampons du gosier. Nous nous traînons plus bas que taire vissés au vice et persuadés que le langage rehausse un peu les choses mais… Nous ignorons tout le massacre dont nous sommes les seuls responsables et qui fait le défaut de langue majeur : son mensonge. Nous sommes par cela, devenu le jouet le mieux imbécile du langage. Nous ne comprenons rien, ne voyons pas le point où la pensée dresse la langue contre nous. Nous ne faisons rien du langage si ce n’est le corrompre, le brûler : sans discontinuité altérer ce pour quoi il est fait. Nous sommes incapables – veulerie, sabotages, pleutres, bouffons, narcisses- de faire qu’une parole soit un acte. Nous avons dévoyé la langue. Nous l’avons salopée. Nous, massacreurs du langage, nous nous baisons tous d’abord par la bouche, d’abord par la bouche oui : de bouche à bouche, nous nous dévorons de la langue, avons dévoyé le seul geste qui sauve, qui pouvait nous sauver, avons dégommé le langage lorsqu’il était encore geste, lorsqu’écrire, lire, parler impliquer conscience du corps et non ce simple râle : des mots.

Nous avons massacré la chair en la coupant de la parole, avons fait de nous des mutants dégénérés, des aboyeurs pusillanimes à la chaine. Nous avons fait du langage une machine à mort c’est dire : nous l’avons trahie. Nous sommes du mensonge permanent, de la cervelle renfermée. Nous nous sommes guillotinés l’humain, le mieux humain de nous, nous l’avons broyé. Nous nous faisons mettre de la langue, des coups de langue à tour de bras comme coup de butoir, et nous gargarisons de la chose. Nous croyons le pouvoir. Nous aimons l’hypnose anesthésiante dans laquelle cela nous plonge. Nous aimons être : enlangués. Nous sommes aveuglés par cela, ne voyons pas le grand massacre. Nous avons bousillé le langage le coupant de la chair : un mot qui n’est pas geste, une parole qui ne s’acte pas reste de la confiture pour cochons. Nous ne pensons même plus à ça, trop de fierté en bouche, et restons violemment fascinés à l’inertie des belles formules, au désir du mythe –lequel est moribond-. Nous tétons de manière éhontée acharnée et goulue, une mamelle d’orgueil qui nous tord tout le corps en un rictus difforme. Nous, massacreur de langue, aboyeurs et poltrons, d’avoir coupé le lien unissant la chair à la parole, nous sommes les premiers responsables de toute absence de résistance efficace et active, c ‘est dire, à la base, une solidarité effrontément butée à maintenir le corps.
Penser étant d’abord et avant tout : du corps.

Propos recueillis par Ianis Guentcheff.

Édith Azam sur le site des éditions P.O.L.



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