ACF MAP. Lien social liquide : conséquences

Par Ianis Guentcheff – Samedi 3 mars 2017 à Marseille*, Philippe de Georges a proposé à son auditoire, en des termes clairs, un balayage large et précis de ce qui fait la spécificité de la clinique de notre époque : le lien social est devenu « liquide »[1]. Cela n’est pas sans conséquences.

Avec cette notion de lien liquide, on voit se dessiner l’effritement des institutions patriarcales, leur rigidité et la liquidation de leur solidité relative. Cette solidité est-elle nécessaire au lien social ? Philippe de Georges indique que la psychanalyse ne porte pas cette question, mais qu’elle est au rendez-vous pour accueillir cette clinique nouvelle.

Des effets qui se repèrent, Philippe de Georges pointe deux tendances qui semblent paradoxales : un hyper-individualisme et un mouvement vers l’assignation, un goût pour la norme. Les sujets contemporains sont libérés du règne d’un symbolisme binaire qui fonde les catégories en les opposant deux à deux (homme/femme, fou/normal, etc.) et ils cherchent dans le même temps les groupes ou sous-groupes horizontaux qui voudront bien les accueillir, les signifiants nouveaux qui pourront estampiller leur être dans le lien social. Ces sujets désarrimés trouvent dans le discours courant un relais à leur solitude nouvelle, l’occasion d’en trouver d’autres comme eux et, dans cet individualisme, à se faire un nom commun. Pour Lacan, cette auto-nomie, héritée des Lumières, tient de l’illusion. La psychanalyse subvertit ce discours sans s’édifier contre. Elle n’est pas un nihilisme de la raison. Pour autant le rationalisme scientifique, au sens de Popper, n’est pas sa boussole. La psychanalyse fait donc valoir le singulier contre le particulier, le plus intime contre le groupe. A ce titre, elle est insoumise au discours qui tente de la chiffrer, de la classer et de la logifier. Parce qu’elle porte en son sein l’idée qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, reprend Philippe De Georges, le dernier mot sur ce qu’elle est ne peut être délivré, y compris par la science. Parce qu’elle refuse l’assignation du sujet aux signifiants du discours commun, elle est un outil contre la ségrégation que les concepts engendrent. Les formules de la sexuation en attestent et impliquent que ni l’anatomie, ni le discours courant ne font destin. Ainsi, face à ce que la science permet et propose, la psychanalyse répond au cas par cas. Il n’y a pas ce qu’il faudrait faire, il n’y a pas d’évidence du sexe ou du genre.

Néanmoins, la psychanalyse est en prise avec son époque et a su s’abstraire des vieilles classifications pour faire place à un au-delà de la clinique où le rapport singulier à la jouissance prime sur le signifiant. Philippe De Georges pose même la question de savoir quelle sera la pratique des jeunes cliniciens, moins rompus à l’ordre œdipien que leurs aînés, et qui entrent directement dans le dernier enseignement de Lacan.

Selon Philippe De Georges, deux types nouveaux, rejetons de l’époque, pour des raisons différentes, font symptôme : l’autiste et le kamikaze. Les deux objectent au lien social. Le premier parce qu’il présentifie le rejet radical du lien social, le second parce qu’il réalise la soumission à l’ordre Un en tentant de « revitaliser la structure binaire » selon laquelle on est pour ou contre, dedans ou dehors, homme ou femme. Structure selon laquelle le singulier, l’entre-deux liquide, est proscrit. Le premier ne peut céder aucun objet sans en souffrir, le second fait porter le sacrifice sur l’être plutôt que sur l’objet.

Philippe De Georges donne donc à penser notre époque, en particulier avec la thèse d’un traitement de la jouissance par le sacrifice. Ainsi, la jouissance mauvaise, projetée, est traitée par la mort des autres, en même temps que le kamikaze, se faisant martyr, convoque l’autre à lui donner la mort en retour. Pour permettre de penser cette forme de suicide accompagnée de pulsions homicides, PDG évoque l’amok[2], folie meurtrière provoquée par la frustration qui satisfait à une jouissance illimitée avant que de la stopper définitivement. Cette régulation de la jouissance par sa libération ad libitum est à mettre en tension avec ce qu’Éric Laurent disait dernièrement du retour du religieux, à savoir que celui qui vise autoritairement à régir la jouissance par la loi ignore profondément que de cet acte, il jouit. Les commentaires de l’assistance ce samedi dernier au sujet du passage à l’acte terroriste, en donneront d’ailleurs un inventaire : jouissance de l’indifférenciation, jouissance de la monstration, jouissance de provoquer l’autre à jouir en retour d’une jouissance mauvaise, etc. Les kamikazes montrent ce que Lacan avance à la suite de Freud et que Jacques-Alain Miller reprend : « La pulsion de mort est inhérente au parlêtre[3]. » Là où l’Autre est visé, il n’y a que jouissance de l’Un.

I. Guentcheff

* Cette conférence était donnée dans le cadre des Grandes conférences de l’ACF MAP. Lire sa présentation en cliquant ici.

[1] Référence au concept de «modernité liquide», cf. Zygmunt Bauman, La Vie Liquide, Ed du Rouergue, Arles, 2006.

[2] Voir par exemple les travaux de Kreapelin à Java ou encore le livre de Stefan Sweig, Amok ou le Fou de Malaisie.

[3] Jacques-Alain Miller, « Clinique ironique », La Cause freudienne, n° 23, Enigme de la psychose, 1993, p 6.



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