SC.2017 – Newsletter n°6 – février

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. EDITO

Dans le cadre de son enseignement 2017, la Section clinique tiendra la première de ses deux Matinées samedi 11 mars autour de deux séquences, ouvertes au public. Présidée par Hervé Castanet, la première éclairera la question de savoir Qu’est-ce que l’Autre pour Lacan ?, sous la forme d’interventions commentant une citation de Lacan, par Nicole Guey et Françoise Haccoun, enseignantes à la SC, ainsi que Philippe Devesa, Sylvain Garciaz et Ana-Marija Kroker, participants. La seconde permettra d’écouter une conférence de Laurent Dupont, AE, psychanalyste à Paris, membre de l’ECF, intitulée : Du déchiffrement au hors-sens.

En attendant cette matinée qui s’annonce passionnante, les enseignements se poursuivent et la NL n°6 vous propose une nouvelles série d’articles.

Bonne lecture !

Elisabeth Pontier et Patrick Roux, enseignants à la Section cinique

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. L’INCONSCIENT ET LA LITTERATURE


> Cauchemars, de Michel Leiris[1], morceau choisi par Elisabeth Pontier, psychanalyste, enseignante à la SC.

bacon-portrait-de-michel-leiris-1976Une femme entre deux âges et corpulente […] disait des vers, drapée – si je me souviens bien – dans une robe à l’antique; je l’imagine même coiffée d’un bonnet phrygien, monumentale République. Parmi les poèmes qu’elle récitait, il y en avait un intitulé « Les Cauchemars »; c’est le seul dont j’ai gardé quelque souvenir:

… La nuit, quand tout commence à s’endormir,
Les cauchemars sont là !

Suivait une description de ces êtres terribles que sont les cauchemars, créatures tapies dans les coins comme de hideux infirmes.

Déclamant des choses effrayantes d’une voix aussi caverneuse que possible, imposante par sa stature et par sa robe aux plis rigides, cette femme était pour moi la vivante personnification du cauchemar, de ce cauchemar dont j’avais si peur et que j’identifiais plus ou moins avec le ronflement de mon père, souffle rauque entendu parfois la nuit, bruit sinistre qui me semblait venir directement d’outre-tombe et que je confonds maintenant avec le râle de son agonie.

Cette voix grave de femme, qui ressemblait elle-même si fort à un ronflement, je l’écoutais en sachant d’avance que je l’entendrais encore au moment de m’endormir et que j’aurais toutes les peines du monde à l’empêcher de me susciter de lugubres visions qui, si elles se matérialisaient pas en rêves pour troubler mon sommeil, me hanteraient du moins longtemps avant que je pusse m’assoupir, en proie à la panique, le corps recroquevillé ou tout en sueur.

E. Pontier

[1] Leiris, M., L’âge d’homme, Editions Gallimard, 2014, p. 828.

Illustration : Bacon, Portrait de Michel Leiris (1976).

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. POINTS CARDINAUX


> Marco Bellocchio : cinéaste de l’inconscient ?
Par Elisabeth Pontier.

visuel-fais-de-beaux-re%cc%82ves-1Marco Bellocchio ne récuse pas l’appellation de « cinéaste de l’inconscient »[1]. Aussi nous nous sommes intéressés à son dernier film, Fais de beaux rêves, sorti le 28 décembre 2016 et amusés à y retrouver les quatre propriétés de l’inconscient selon Freud.

« L’inconscient c’est très exactement l’hypothèse qu’on ne rêve pas seulement quand on dort. »[2]

Dans son dernier film, Fais de beaux rêves, Marco Bellocchio nous montre un homme, Massimo, que marque le décès précoce de sa mère alors qu’il a seulement cinq ans. Les derniers mots de la mère pour son fils sont ces mots si doux : « fais de beaux rêves ». Et à partir de ce moment, la vie de Massimo n’est plus qu’un songe qui le met à l’abri de la dure réalité : la mort de sa mère. Déni et plus tard, à l’adolescence, mensonge sur cette mort qu’il n’affronte pas. Nous avons là un premier indice de la présence de l’inconscient quand Freud nous dit qu’il a pour principe de substituer la réalité psychique à la réalité extérieure.

Mais face à ce réel de la mort, au trou laissé par la disparition de sa mère, le jeune Massimo va trouver, pour se défendre, à s’accrocher à quelques débris métonymiques du désir de l’Autre, débris qui s’enroulent autour de l’objet voix. Tout d’abord le garçon emprunte aux films d’épouvante que sa mère aimait regarder avec lui la figure de Belphégor. C’est « l’ami » qui peuplera la solitude du petit garçon et qui l’accompagnera désormais de la voix.

Parvenu à l’âge adulte, Massimo deviendra commentateur sportif. Un choix qui s’enracine également dans l’enfance lorsque son père lui faisait partager son goût pour les matchs au stade. La voix de Belphégor puis, Massimo lui-même qui donne de la voix à son tour sur les ondes : ces deux éléments témoignent de leurs attaches à la vie inconsciente de ce parlêtre, selon le principe du déplacement. Il s’agit là d’une autre caractéristique de l’inconscient qui travaille selon les modalités du déplacement et de la condensation.

Mais Massimo continue de vivre comme dans un songe, sans pouvoir mordre dans la vie. Il est celui qui se laisse embrasser, comme le petit garçon par sa mère. En amour, il n’y est pas et s’entend dire par sa partenaire : « lâche-toi un peu ! Ça changerait ! »

Pourtant Massimo n’a pas froid aux yeux puisqu’il est devenu grand reporter et que le film le montre journaliste à Sarajevo. L’inconscient, qui ne connaît pas la contradiction, lui fournit l’occasion d’un compromis dans ce nouveau choix professionnel: celui qui ne veut rien savoir de la mort et celui qui s’y intéresse de près devient journaliste de guerre.

Mais le film de Marco Bellocchio ne s’arrête pas là, tout est en place pour qu’on assiste au réveil du personnage. C’est ce qui intéresse le réalisateur : le « courage »[3] d’un homme qui affronte le drame de son existence. Cependant un réveil n’a pas lieu sans angoisse.

A Sarajevo, Massimo se retrouve spectateur d’une scène qui va faire effraction et toucher sa vérité inconsciente : un garçon ne voit pas que sa mère est morte. De retour de ce reportage, c’est la crise d’angoisse. Massimo se sentant mourir appelle l’hôpital et c’est la douce voix d’une urgentiste qui le rassure sur ce qui se passe. Désormais le ver est dans le fruit : l’angoisse lui fait signe de la présence d’un réel. Dans l’appartement de son enfance qu’il s’apprête à vider suite au décès de son père, Massimo peut enfin savoir ce qui est arrivé à sa mère qui s’est défénestrée suite à l’annonce de la récidive de son cancer. Son père n’avait pas eu le courage de lui apprendre les circonstances de la mort de sa femme quand adolescent, il s’était risqué à lui poser la question. Ainsi lui avait-il barré la voie d’un processus de deuil qui lui aurait rendu son désir. Comme pour faire pendant à la phrase de la mère, fais de beaux rêves, c’est une autre voix de femme qui lui souffle à l’oreille le salvateur : « laisse la partir ». C’est ce que Massimo est désormais prêt à faire : en témoigne la danse dans laquelle il se lance à la fin du film comme en écho du twist qu’il a partagé avec sa mère lorsqu’il était enfant.

Ainsi va la vie, tissée de ces brins inconscients qui donnent au présent son étoffe, par-delà le temps qui passe, car l’inconscient ne connaît pas la durée.

Oui, Marco Bellocchio nous montre comment notre inconscient répond aux contingences de l’existence et offre à chacun la chance de rencontrer des effets de vérité. En cela il est bien le cinéaste de l’inconscient.

E. Pontier

[1] Entretien de Marco Bellocchio par Jacques Morice pour Télérama le 19/12/16 consultable sur le Net.

[2] Lacan, J., « Une pratique de bavardage », in Ornicar ? 19, p. 5.

[3] Laure Adler sur France Inter interviewe Marco Bellocchio, L’heure bleue, le 26 décembre 2016. A retrouver en Podcast.

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> Un oubli contagieux – Psychopathologie de la vie quotidienne[1], morceau choisi par Patrick Roux, psychanalyste, enseignant à la Propédeutique.

Rappel théorique 

ben-hur« Le mécanisme de l’oubli de noms (ou, plus exactement, de l’oubli passager de noms) consiste dans l’obstacle qu’oppose à la reproduction voulue du nom, un enchaînement d’idées étrangères à ce nom et inconscientes. Entre le nom troublé et le complexe perturbateur il peut y avoir soit un rapport préexistant, soit un rapport qui s’établit, selon des voies apparemment artificielles, à la faveur d’associations superficielles (extérieures). »[2]

Un oubli contagieux

Je veux encore attirer l’attention sur le fait que l’oubli de noms est contagieux au plus haut degré. Dans une conversation entre deux personnes, il suffit que l’une prétende avoir oublié tel ou tel nom, pour que le même nom échappe à l’autre. Seulement, la personne chez laquelle l’oubli est un phénomène induit, retrouve plus facilement le nom oublié. Cet oubli « collectif » qui est un des phénomènes par lesquels se manifeste la psychologie des foules n’a pas encore fait l’objet de recherches psychanalytiques. M. Th. Reik a pu donner une bonne explication de ce remarquable phénomène, à propos d’un seul cas, particulièrement intéressant.

« Dans une petite société d’universitaires, dans laquelle se trouvaient également deux étudiantes en philosophie, on parlait des nombreuses questions qui se posent à l’histoire de la civilisation et à la science des religions, quant aux origines du christianisme. Une des jeunes femmes, qui avait pris part à la conversation, se souvint d’avoir trouvé, dans un roman anglais qu’elle avait lu récemment, un tableau intéressant des courants religieux qui agitaient cette époque-là. Elle ajouta que toute la vie du Christ, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, était décrite dans ce roman dont elle ne pouvait pas se rappeler le titre (alors qu’elle gardait un souvenir visuel très net de la couverture du livre et de l’aspect typographique du titre). Trois des messieurs présents déclarèrent connaître, eux aussi, ce roman, mais, fait singulier, tout comme la jeune femme, ils furent incapables de se souvenir de son titre. »

Seule la jeune femme consentit à se soumettre à l’analyse, en vue de trouver l’explication de son oubli. Disons tout de suite que le livre avait pour titre Ben-Hur (par Lewis Wallace). Les souvenirs de substitution furent : ecce homo – homo sum quo vadis ? La jeune fille comprend elle-même qu’elle a oublié le titre, parce qu’il contient une expression que « ni moi ni aucune autre jeune fille ne voudrions employer, surtout en présence de jeunes gens ». L’analyse, très intéressante, a permis de pousser plus loin cette explication. Le rapport une fois établi, la traduction du mot homo (homme) présente également une signification douteuse.

Reik conclut : la jeune femme traite le mot oublié comme si en prononçant le titre suspect, elle avouait devant des jeunes gens des désirs qu’elle considère inconvenants pour sa personne et qu’elle repousse comme étant pénibles. Plus brièvement : sans s’en rendre compte, elle considère l’énoncé du titre Ben-Hur comme équivalant à une invitation sexuelle, et son oubli correspond à une défense contre une tentation inconsciente de ce génie. Nous avons des raisons de croire que des processus inconscients analogues ont déterminé l’oubli des jeunes gens. Leur inconscient a saisi la véritable signification de l’oubli de la jeune fille… il l’a pour ainsi dire interprétée… L’oubli des jeunes gens exprime un respect pour cette attitude discrète de la jeune fille… On dirait que par sa subite lacune de mémoire, celle-ci leur a clairement signifié quelque chose que leur inconscient a aussitôt compris.

P. Roux

[1] Freud S., Oeuvre du domaine public, en lecture libre sur atramenta.net, p.18.

[2] Freud S., op. cit. p.19.

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Médecine : avec ou sans l’hypothèse de l’inconscient ? L’EBM[1] n’est pas une médecine scientifique
par Marc Soulas, clinicien.

la-plus-ancienne-representation-dune-consultation-medicale-v-480-470-av-j-c-musee-du-louvreL’usage des termes « évidence » et « preuves irréfutables » suffit à mettre en lumière ce caractère non scientifique. l’EBM utilise en fait, au service d’une vision scientiste, des éléments et des appareils scientifiques ou techniques qui sont réduits au statut de débris métonymiques dont l’empilement est censé produire « l’évidence ». La présence de ce signifiant témoigne de la disparition du symbolique dans la pensée médicale contemporaine et organise la croyance, imaginaire bien sûr, en un lieu extérieur au sujet et extérieur au médecin, qui contiendrait un savoir total et sans reste fournissant donc les fameuses « preuves irréfutables ». Une telle croyance est par définition non scientifique. La science repose sur la certitude du scientifique de ne jamais pouvoir tout savoir et donc induit sa position singulière qui est le doute méthodique et le questionnement.

Dans cette forme contemporaine de la médecine, le sujet et le médecin sont saisis comme éléments métonymiques c’est à dire chosifiés et mortifiés, morts en quelque sorte.

La relation entre le patient et le médecin n’y est plus une relation thérapeutique médicale qui est, elle, basée sur une dialectique intersubjective et un contact vivant. Ici, cette relation est devenue d’ordre bureaucratique, médiatisée par les machines médicales et les ordinateurs. Le médecin n’est plus qu’un préposé en machinerie médicale. Le savoir et le pouvoir de décision sont ailleurs. C’est ce que Jacques Attali avait prophétisé en 1979 dans son livre « L’ordre cannibale ». A l’époque tout le monde s’était esclaffé !

Même dans la médecine humaniste classique cette relation est déjà pervertie par les présupposés du savoir médical qui, pour commodes et efficaces qu’ils soient sur le plan pratique, n’en sont pas moins faux sur le plan épistémique. Dans la nature il n’y a que des malades tous singuliers, il n’y a pas de maladies. La maladie est une construction imaginaire, une fiction où l’on essaie de faire entrer tous les sujets présentant un certain nombre de critères, en supposant, ce qui est faux, qu’ils sont tous identiques. Il en est de même pour le traitement.

Si l’abord des patients dans l’orientation analytique consiste à s’intéresser à ce que le sujet a de plus singulier et d’unique, la médecine ne peut s’empêcher de rechercher en quoi il ressemble à d’autres. Dans l’EBM, ce sont les ordinateurs qui s’en chargent.

Une médecine scientifique et rigoureuse est possible mais ce n’est pas l’EBM qui est, elle, incompatible avec la clinique du sujet. Pour avancer sur cette question fondamentale, il conviendrait de procéder à un commentaire dialectique sur un certain nombre de notions : évidence, preuve irréfutable, certitude, conviction, conclusion, hypothèse, vérité, exactitude par exemple.

Beaucoup de gens sont frappés par le fait que dans la médecine scientiste actuelle le médecin ne touche plus le corps du malade et ne le regarde qu’au travers d’appareils plus ou moins sophistiqués. Dans la médecine humaniste classique ce contact existe et il est le point de départ d’une réflexion hypothético-déductive qui aboutit le plus souvent à une conclusion qui n’est pas du tout la même chose qu’une évidence puisqu’elle est l’aboutissement d’un raisonnement symbolique et non d’une compilation métonymique. Même différence pour le traitement qui n’est pas un protocole standardisé. La médecine clinique se moque des statistiques, ce qui lui importe c’est la qualité des soins donnés au malade et leur efficacité. Le sujet de la statistique, encore une fois, est un numéro déshumanisé, mort. La médecine humaniste et la clinique analytique ont, elles, pour objectif de produire un sujet vivant, de lui permettre un gain de vie.                                                                            

M. Soulas

[1] Evidence-Based Medicine

Illustration : La plus ancienne représentation d’une consultation médicale. V.480-470 av. J-C, Musée du Louvre.

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. LA SECTION CLINIQUE HORS LES MURS

folon

Jean-Michel Folon, La plume de l’écrivain (1973).

Il est possible d’organiser des débats en institution autour des publications.
Pour votre bibliothèque, la librairie de la Section Clinique met à votre disposition les ouvrages publiés dans l’École de la Cause freudienne et par les enseignants.
Ces livres allient la théorie et le vif d’une clinique singulière à chaque cas. Vous avez la possibilité de les faire dédicacer par leurs auteurs : demandez au libraire !
Vous pouvez également les faire découvrir dans l’institution où vous travaillez… Il est possible d’organiser des débats in situ avec les auteurs.
Pour envisager la faisabilité de telles actions, merci de nous écrire à  section.clinique.am@wanadoo.fr ou de téléphoner au 06 75 19 80 26.

La librairie de la SC

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