Après-coup. Ne rien effacer mais s’orienter dans les méandres de Lacan

Par Béatrice Marty – « Ne rien effacer de Lacan »: c’est sous ce titre que Pierre-Gilles Guéguen, lors du cycle des grandes conférences de l’ACF MAP (lire ici l’argument de P.-G. Guéguen), est venu rendre compte en quoi il est opérant de ne rien effacer des méandres, des pièces détachées, d’époques différentes, de l’enseignement de Lacan, pour s’orienter dans la clinique contemporaine. Plus encore, savoir discerner ce qui fait le fil de sa pensée tout en sachant qu’il n’a pas toujours été en ligne droite.

C’est autour de trois grands axes : la question de l’analyse finie et infinie, celle de la vérité menteuse et enfin de « Tout le-monde-est-fou »[1], que Pierre-Gilles Guéguen développera, à la suite du souhait de Jacques-Alain Miller la nécessité pour les analystes de témoigner, dans les cures qu’ils conduisent, de la distinction entre jouissance de la parole, jouissance phallique, jouissance du sens et jouissance qui tient au corps mais hors-corps car non signifiante. Trois axes à partir desquels Lacan est parti pour saisir la clinique.

La cure analytique à partir du premier enseignement de Lacan suppose un réel interprétable grâce aux lois de la parole et du langage. La doctrine du signifiant suppose « un ordre du symbolique qui préexiste au sujet infantile et selon lequel il va falloir se structurer »[2]. Elle dessine ainsi les contours de l’interprétation analytique. A partir de la fonction de l’Autre, l’analyste restitue le signifiant manquant permettant la lecture de l’inconscient et la levée du refoulement. C’est ainsi que Lacan appelle les analystes à être à l’heure de Freud. Dans son dernier enseignement, il va reconsidérer cette conception d’un réel résorbable par l’opération symbolique et sa dialectique signifiante pour faire valoir un réel sans loi, antinomique au sens, que celui-ci ne fait que recouvrir.

Freud faisait lui-même état d’un réel rétif au sens pour lequel il préconisait un retour régulier vers l’analyse et qu’il concevait à partir des restes symptomatiques susceptibles de se réactiver après la fin de la cure analytique : là se logeait l’incomplétude de l’entreprise analytique pour tout sujet. Freud avait donc déjà repéré de l’inanalysé, du reste. Pour en rendre compte, il sera amené à inventer le concept de refoulement primordial qui trouve son expression dans l’ombilic du rêve. Pour Freud, cet indépassable a « une origine organique d’ordre sexuelle »[3].

Tout ne peut être dit car il y a le corps et ce corps recèle un mystère, selon les propos de Lacan dans son dernier enseignement : « Le réel, dirai-je, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient »[4]. Le corps parlant, c’est l’union du corps et du choc de lalangue qui précède toute construction fictionnelle ou fantasmatique dont celle-ci émane.

Le réel qui exclut le sens est alors celui de la conjonction du signifiant et de la jouissance comme l’avance Jacques Alain Miller, événement de corps hors sens à l’origine du sujet. Une analyse vise ce réel hors sens, vise tout au moins à s’en approcher le plus possible. L’analyse serait alors ce qui permet à l’analysant d’isoler ce qui fait trognon de réel.  Jacques-Alain Miller appelle « outrepasse », l’expérience de fin d’analyse mettant « l’analysant aux prises avec ce qui de sa jouissance ne fait pas sens [,] avec l’Un de jouissance »[5]. Il s’agit d’un « au-delà de la passe »[6], qui a avoir avec « l’événement de corps c’est-à-dire avec la jouissance qui se maintient au-delà de la résolution du désir [,] au-delà du père œdipien et du sens qu’il propose pour la résoudre […]»[7]. Il y faut l’acte de l’analyste, qui vise, au-delà des méandres du désir et de la vérité, « la fixité de la jouissance, l’opacité du réel »[8]. Vérité, désir, jouissance, savoir et réel sont des concepts étroitement liées entre eux.

Tout au long de l’enseignement de Lacan, leur valeur a varié, y compris dans le rapport à la théorie freudienne. Plus le réel s’immisce dans l’enseignement de Lacan, plus la valeur accordée à la vérité diminue. En effet, si dans les années 60, pour Lacan la passe vient témoigner de la vérité avec l’idée d’une finitude de l’analyse, ce n’est que dans ces derniers séminaires qu’il amènera que la fin de l’analyse ne révèle pas une vérité sur le réel car le réel ne s’accorde que sous la forme d’une « vérité menteuse »[9].

Ainsi, l’horizon d’une passe finie proposée à titre d’hypothèse par Lacan dans sa proposition de 67 bute sur le pas-tout que Lacan a produit dans son dernier enseignement. Il n’y a pas de vérité ultime. Cependant J.-A Miller rappelle que la vérité est la substance de l’expérience analytique : la plupart des gens entrent en analyse pour savoir la vérité sur leur être, vérité comme révélation, illumination, instant de voir. Il ne s’agit donc pas de la nier sous prétexte que la vérité est menteuse car elle produit des effets qui ont des résonances dans le corps. Le corps dont il est question ici n’est pas le corps biologique, c’est le corps que nous avons reçu de notre rencontre avec la lalangue et qui laisse des traces, des affects comme témoignage d’un refoulement originaire.

L’effet que le langage peut avoir sur le corps va avoir une incidence sur la façon dont le sujet va constituer son Autre. C’est en ce sens que tout le monde peut être dit fou, à partir du choc de lalangue sur le corps. Si Lacan n’a jamais disqualifié le langage comme permettant le déchiffrage de l’inconscient, la notion de lalangue dans sa différence d’avec le langage qualifie le plus singulier de la langue de chacun, le noyau de notre rapport au langage.

Au XXIe siècle, quand les semblants sont affaiblis, quand la croyance à l’inconscient s’évapore au profit du chiffre et de l’image, le sujet en analyse peut faire l’épreuve de comment la parole affecte le corps et quel réel intraitable l’anime. Ainsi, pas d’analyse sans le ciselage de lalangue du sujet.

Béatrice Marty

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le-monde-est-fou », cours prononcé dans la cadre de l’Université Paris VIII, 2007-2008

[2] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris : Seuil, 1966, p. 594

[3] Freud S. « Les minutes de la Société de psychanalytiques de Vienne », in Les premiers psychanalystes, T.I, Gallimard

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris : Seuil, p. 118

[5] Miller J.-A.,  « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », cours prononcé dans la cadre de l’Université Paris VIII, leçon du 30 mars 2011, p. 6-7

[6] Miller J.-A., op.cit, leçon du 4 mai 2011, p.1

[7] Miller J.-A., op.cit, leçon du 18 mai 2011, p. 8

[8] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n° 26, Bruxelles, EFP, juin 2011, p. 58

[9] Lacan J., «  Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris : Seuil, 2001, p. 573



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