« Faire couple avec l’objet. » Qu’avons-nous appris ?

Par I. Fragiacomo – Le 19 septembre 2015, la journée d’étude du bureau de ville Gap-Manosque de l’ACF MAP a rassemblé une soixantaine de participants autour du signifiant « addiction » et d’invités, dont Marie-Hélène Brousse, psychanalyste à Paris, membre de l’ECF.

Tout au long de la journée, des exposés psychanalytiques préparés en cartel se sont succédé dans un souci constant de construire un dialogue entre médecine et psychanalyse, grâce aux interventions des Dr Claude Nevière et Dr Joël Bousquet, addictologues, ainsi que du Dr Alain Derniaux, algologue. De petits intermèdes littéraires lus par Brigitte Benguerine, psychologue clinicienne et comédienne et Jean-Lacques Lorazo comédien ont scandé cette journée. Et les formidables interventions de Marie-Hélène Brousse, psychanalyste à Paris, membre de l’Ecole de la Cause freudienne, que nous avions invitée, ont permis de dégager des avancées passionnantes, avec le concours de Jacques Ruff, Bruno Miani et Martine Revel, psychanalystes à Gap et Manosque, membres de l’ECF, ainsi que de Dominique Pasco, psychanalyste à Marseille et déléguée régionale de l’ACF MAP, membre de l’ECF.

Il n’y en aura pas un qui ne sera pas addict

Dès l’ouverture des travaux, Dominique Pasco donnait le ton avec un court extrait d’une lettre de Freud à Fliess, relative aux très pénibles effets de sa tentative d’abstinence de tabac[1] et Marie-Hélène Brousse affirmait que l’addiction n’appartient pas au pathologique car c’est un mode de fonctionnement spécifiquement humain. Elle soulignait que les psychanalystes acceptent volontiers de reprendre à leur compte ce signifiant « addiction » qui fait entrer ces symptômes peu socialisés dans le discours, les sortant de la morale pour leur donner droit de cité. Mais la médecine en fait parfois un autre usage. Ainsi l’exposé de Claude Van-Quynh (ACF MAP) sur Alexandra David-Néel[2] mit en évidence que l’échelle de Goodman, qui fait référence en addictologie, pourrait ravaler au rang de comportement pathologique à corriger ce qui fut l’œuvre d’une vie, voire un sinthome.

L’addiction libère du désir

Gap addiction

A partir des travaux de Nicole Magallon et Claudine Boiteux (ACF MAP) sur Mathieu Lindon[3] et d’Isabelle Fragiacomo (ACF MAP) sur Olivier Ameisen[4], un premier enseignement s’est dégagé : l’addiction permet de ne manquer de rien. Le produit libère de la division subjective, et donc du désir. Dans le fantasme, le poinçon articule le sujet de l’inconscient à l’objet. Dans l’addiction, c’est un collage à l’objet. S’identifier à l’objet, c’est enlever la barre de la division subjective

L’objet peut suppléer au Nom-du-Père 

Les cas cliniques présentés par Bruno Miani et Elsa Lamberty (ACF MAP) permirent à Marie-Hélène Brousse d’affirmer qu’il n’y a que la psychanalyse pour écouter le hors-discours du symptôme. Elle souligna qu’il n’y pas d’autre approche que la psychanalyse pour prendre en compte que pour certains sujets, l’addiction a pour fonction de faire tenir le corps. Elle démontra la pertinence des outils de la psychanalyse d’orientation lacanienne comme les nœuds borroméens, pour rendre compte qu’un travail psychanalytique, peut permettre à un objet d’addiction, objet réel et imaginaire au départ, de devenir objet d’échange symbolique, permettant alors un nouage des trois dimensions. C’est une autre façon de faire entendre le passage de la pure réitération à la répétition.

L’addiction dévoile ce qu’est la pulsion

Là où le médecin parle de craving, le psychanalyste propose le concept de pulsion. Tous deux s’entendent sur la dimension impérieuse. La psychanalyse montre que c’est l’essence même de l’inconscient. L’exposé de Martine Revel reprenant les soirées-débat préparatoires à la journée d’étude, mit en tension deux usages de la mesure : en addictologie, c’est la comptabilité de l’Autre, alors qu’en psychanalyse les quantités sont traitées comme des signifiants, avec leur poids de hors sens. Pour autant la mesure n’opère pas toujours sur le « C’est plus fort que moi ». Marie-Hélène Brousse prit le temps de faire entendre la construction et la pertinence du concept de pulsion. La pulsion n’a d’autre but que de son propre circuit autour d’un objet jamais prédéterminé, une réitération de la satisfaction à l’infini. Elle est fondée sur la demande, matrice de la pulsion. Pas de principe de réalité, ni de principe de plaisir qui tiennent, c’est la catégorie du surmoi avec son impératif de jouissance qui est aux commandes, du fait même de la dimension impérative du langage qui s’entend bien dans la demande.

Faire de l’addiction un symptôme.

En fin de journée, Marie-Hélène Brousse souligna trois points cliniques très importants :

  • L’addiction est une expérience de jouissance du corps qui comme telle ne s’interprète pas, c’est une formation du ça, pas de l’inconscient.
  • Dans le discours analytique, c’est une erreur de répondre à la demande d’arrêt de l’addiction. Il y a à travailler sur les signifiants de l’histoire du sujet pour en faire un symptôme qui pourra s’interpréter.
  • Etablir un diagnostic différentiel est fondamental. L’addiction est une fonction qui diffère selon la structure. Dans la névrose, il s’agira de faire tomber l’identification à l’objet, alors que dans la psychose, il y aura lieu d’en faire un ego.

Gageons que les enseignements de cette journée serviront de boussole au nombreux jeunes professionnels de l’assistance, mais aussi à tous les praticiens présents, qu’ils soient issus du champ de la psychanalyse ou de celui de la médecine.

Isabelle Fragiacomo

[1] Freud S., « Lettre n° 17 à Fliess » (1894) , Naissance de la psychanalyse, PUF, 1956, p. 74.
[2] David-Néel A., Correspondance avec son mari, édition intégrale 1904-1941, Plon, 2000.
[3] Lindon M., Une vie pornographique, P.O.L., 2013.
[4] Ameisen O., Le dernier verre, Denoël, 2008.



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