ACF MAP – Hélène Deltombe : A la rencontre d’un partenaire

L’idéal de tout un chacun n’est-il pas de rencontrer l’âme sœur qui sera le partenaire privilégié dans tous les aléas de l’existence ? Mais de quel partenaire s’agit-il lorsque la jouissance œuvre au risque de recouvrir le désir ? C’est la question qu’Hélène Deltombe s’est proposée de déplier samedi 8 novembre dernier à Aix-en-Provence, dans le cadre des grandes conférences organisées par l’ACF MAP sous le titre « L’homme, la femme, la rencontre ». Compte rendu, par Véronique Villiers.

Deux fragments d’analyse vont témoigner de l’effet du pari de l’analyste sur la parole. Pari d’autant plus délicat qu’il ne peut s’appuyer sur aucune demande, ni dans le cas d’Amélie ni dans celui d’Oscar.
C’est à partir de l’orientation prise par l’analyste que le transfert aura pu se construire pas à pas pour permettre à chaque sujet d’entrer dans le dispositif analytique et d’orienter ainsi sa vie selon la singularité de son désir.

Amélie – De la jouissance au désir

Adolescente, Amélie se détourne de la relation insatisfaisante à l’Autre sexe pour choisir les toxiques lui assurant une jouissance absolue. Cet appétit mortifère devient le partenaire du sujet au mépris de tout lien social. La question cruciale est alors de savoir si la rencontre du psychanalyste va lui permettre de s’extraire de la jouissance de l’objet pour découvrir la singularité de son désir. Et c’est en titubant, les yeux fixés au plafond avec un sourire extatique et absente à la présence de l’analyste qu’Amélie se rend à ses séances par égard pour cet ami d’enfance ne supportant pas de la voir ainsi partir à la dérive.
Amélie n’est pas prête pour autant de renoncer à ce cocktail d’alcool, de drogues dures et de toxiques en tout genre bouchant le manque au prix d’une surenchère de sa consommation. C’est au contraire pour obtenir un toujours plus de jouissance et une jouissance parfaite, autiste via l’objet oral qu’elle réclame l’aide de l’analyste. L’analyste n’a d’autre solution que celle de se laisser guider par cette demande paradoxale afin d’offrir au sujet la possibilité d’entrer dans un processus de parole qui pourrait lui permettre de sortir de cette quête effrénée de jouissance où tout désir est anéanti.
Une question de l’analyste portant sur l’origine de cette volonté de jouissance sera le pivot qui ouvrira la porte des souvenirs et donnera l’assise nécessaire à la relation transférentielle. Se dénude alors le cadre du fantasme s’appuyant sur la scène primitive où la jouissance sexuelle parentale est reçue par le sujet comme équivalent au rapport sexuel. Persuadée qu’elle allait connaître la « vraie vie » à l’occasion de relations sexuelles, elle ne rencontre que ratage mais ne renonce pas à son idéal, celui de croire à « l’Un du rapport sexuel[1] », occultant ainsi sa propre castration.
L’un des premiers effets de la parole aura été de donner statut de symptôme à l’addiction qu’Amélie a pu, au détours de l’analyse, aborder en termes de souffrance sur fond de désillusion. La jeune fille va alors pouvoir emprunter le chemin qui la conduira peu à peu de la jouissance au désir par le biais de ce qu’elle construira en sinthome – non sans faire l’épreuve de la perte, du manque puis de l’angoisse par la cession de son objet de jouissance et la construction du symptôme oblitérant et révélant le non-rapport sexuel.
La prise en compte des identifications à ses parents – masochiste comme sa mère et violente comme son père – a ouvert la voie vers un nouveau savoir permettant à Amélie d’interpréter sa dérive addictive comme suicidaire. Elle réalise que le conflit n’est pas entre ses parents mais bien en elle-même, entre ses impulsions et sa raison, entre jouissance et savoir.

Une solution « sinthomatique » : la sublimation. Amélie va alors prendre au sérieux la question du savoir et notamment celle de son choix d’études. Elle retourne aux Beaux-Arts qu’elle avait dû abandonner après son bac, son état d’alors ne lui permettant pas de suivre le moindre cours. C’est dans un autre rapport au savoir qui engage la dimension inconsciente de son rapport à l’art qu’elle abordera les enseignements.
Elle s’est mise à peindre car tout en la mettant sur les traces signifiantes de son existence, l’expérience analytique lui ouvrait la voie d’une expression picturale touchant à sa jouissance. Ses tableaux circonscrivent alors un point de réel irréductible et construisent le cadre de l’irreprésentable dont la sublimation fait œuvre. Amélie trouve ainsi une forme d’expression de son invention faisant suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas.
Ce sinthome témoigne de l’évidement du réel de sa jouissance grâce au dispositif analytique c’est-à-dire grâce au langage qui dans le réel fait trou. Ce faisant, il permet de constituer un savoir en place de vérité du sujet dont les effets s’entendent du côté d’un désir vivant.

Oscar – Un sujet sans division

Cet adolescent ne demande rien mais consulte à la demande de sa mère. Il a été renvoyé du lycée après avoir changé deux fois de collège en raison de son indiscipline et du peu d’appétit pour le travail scolaire. En effet, le travail scolaire tant valorisé par la mère l’embrouille et rend son esprit confus. Oscar n’a jamais voulu considérer ses difficultés comme des symptômes. Tout au contraire celles-ci signent-elles son combat pour la liberté, véritable partenaire du sujet.
Oscar se sent bien et juste un peu ennuyé d’avoir à suivre un cursus scolaire auquel il ne porte aucun intérêt. L’adolescent est certain que rien ne pourra changer sur ce plan. Chez lui, il n’y a aucun signe de névrose ni non plus de signe de déclenchement de psychose. Oscar ne se sent aucunement persécuté ou malmené par l’Autre. Dans cette situation, comment l’analyste va-t-il pouvoir créer les conditions du transfert et engager ce sujet qui ne se prête à aucune interrogation et aucune interprétation, dans une autre modalité de rapport au savoir ? Le choix de l’analyste de reconnaître le dire du sujet en le soulignant par un « tu es cela », c’est-à-dire le parti pris de lui permettre de nommer sa modalité de jouissance, va opérer.

Des objets de jouissance – Deux choses le passionnent véritablement : les baskets et les motos. Sa vie se centre sur ces deux objets pour lesquels son savoir semble intarissable car comme il le dit, son désir est là. Pourquoi cette passion des chaussures ? « Pour être bien dans ses pompes », rétorque-t-il, prenant au pied de la lettre une formulation habituellement utilisée à titre de métaphore. Et les engins à deux roues ? Ceux-ci lui assurent la liberté qu’il souhaite et ainsi, « tout roule ! ». Avec son téléphone portable et internet, il est en lien avec quantité d’amis et peut commercer à loisir tout en surfant sur les limites de la légalité.
Oscar est content de trouver une oreille attentive pour faire part de ses intérêts, de son point de vue. Il se montre guidé par ce qu’il aime et décide de ses activités sans peser le pour ou le contre, sans état d’âme, sans inhibition, sans insatisfaction, sans angoisse, sans division. A l’instar de l’homme libre décrit par Lacan dans ses Ecrits, il n’est dérangé par aucun père. L’hypothèse d’une psychose ordinaire peut s’énoncer avec l’idée que son mode de vie le tient, tout comme les objets tiennent son corps également. Les deux objets de consommation localisent une jouissance et permettent de faire tenir ensemble réel, imaginaire et symbolique sur un mode sinthomatique qui fait suppléance à la forclusion du Nom-du-Père. L’analyste va alors sonder sa capacité à assumer sa position de jouissance d’une façon qui lui assure d’être dans le lien social et qui réduise le risque de phénomènes de psychose lorsqu’il sera pris dans une conjoncture de déclenchement.
Ainsi, le choix d’indiquer à ce sujet l’importance d’acquérir un savoir articulé à ce qu’il aime (le commerce de ces deux objets) pour prospérer dans cette voie va produire ses effets et faire réfléchir Oscar. Pour la première fois, ce sujet va s’arranger pour ne pas se faire éjecter de son cours privé, puis il va s’intéresser aux matières qui pourront l’aider dans la réalisation de son désir. Au fur et à mesure de son analyse, Oscar indique qu’il protège sa jouissance tout en préservant le lien à ses amis.
Oscar a acquis un savoir-y-faire avec sa position de jouissance qui permet de renforcer le nouage déjà à l’œuvre entre réel, imaginaire, symbolique. Il fabrique avec l’analyste un sinthome par lequel enrober ce qui fait sa jouissance tout en prévenant les risques de déclenchement par l’acquisition d’un savoir qui le soutienne.

L’exposé de ces deux cas témoigne de manière sensible de la dimension éthique de l’acte qui se fait entendre par l’orientation décidée de l’analyste. Celui-ci a su se faire partenaire du sujet pour l’engager dans un certain rapport au savoir. Le savoir livresque délaissé par ces deux sujets a fait place au savoir inconscient lequel s’articule au désir. C’est en s’écartant de toute volonté de normalisation du sujet que la singularité du désir a pu être ainsi reconnue. A partir de cette singularité se sont créées des solutions propres à chacun pour traiter son rapport à la jouissance. Cette jouissance ainsi appareillée aura permis que se déploie à nouveau cet élan vital propice aux futures rencontres.

Véronique Villiers

[1] Lacan, Jacques, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 13.

Hélène Deltombe est notamment l’auteure de deux ouvrages publiés aux éditions Michèle : Lorsque l’enfant questionne (2013, préface de Bruno de Halleux) et Les enjeux de l’adolescence (2010, préface de Bernard Lecœur).

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Grandes conférence Hélène Deltombe



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