ACF MAP. Philippe Lacadée : Le nouvel amour

Pour cette conférence toulonnaise du 5 avril, présidée par Patrick Roux et animée par Pierre Falicon, Philippe Lacadée a convoqué le Lacan du Séminaire Encore.

Rimbaud fait le mur (d'après son portrait photographique à 17 ans, en 1871).

Rimbaud fait le mur (d’après son portrait photographique à 17 ans, en 1871).

« Il y a un texte de Rimbaud […] qui s’appelle A une raison, et qui se scande de cette réplique qui en termine chaque verset – Un nouvel amour. […] L’amour, c’est dans ce texte […] le signe pointé comme tel de ce qu’on change de raison, et c’est pourquoi le poète s’adresse à cette raison. On change de raison, c’est-à-dire – on change de discours. »

A l’issue de la conférence, Philippe Lacadée a présenté ses deux derniers livres, parus aux éditions Michèle : Vie éprise de parole : Fragments de vie et actes de paroles (2012) et La vraie vie à l’école : la psychanalyse à la rencontre des professeurs et de l’école (2013).
Compte-rendu, par Marie-Paule Candillier.

Dans le Séminaire XX Encore, précise Philippe Lacadée en introduction, Lacan fait référence à un texte d’Arthur Rimbaud intitulé « À une raison » : le poète évoque « Le nouvel amour ». Ce nouvel amour rimbaldien intéresse Lacan pour faire entendre ce que serait un nouvel amour qui irait au-delà de la réciprocité imaginaire et de la logique signifiante œdipienne, et qui prendrait en compte le registre de la jouissance. Lacan met d’ailleurs l’accent sur le Un de « Un nouvel amour », alors que le poète évoque « Le nouvel amour » qui surgit dans l’instant. « L’amour, affirme Lacan, c’est le signe […] de ce qu’on change de raison. […] c’est-à-dire on change de discours. »

Adolescence et changement de discours

Philippe Lacadée a montré comment l’adolescence, la plus délicate des transitions, était propice à ce changement de discours et au surgissement d’un nouvel amour, en citant Rimbaud le prince de l’adolescence. La métamorphose de son corps, rencontre d’un réel, pousse l’adolescent ailleurs, vers un autre corps que le sien.
Cette jouissance nouvelle l’oblige à inventer une solution dans l’amour. Il lui faut pour cela consentir au nouveau qui surgit en lui, toujours lié au sexuel et qui se réactualise sous la forme de l’objet du désir et de la pulsion. La sexualité vient faire trou dans le savoir établi et le sujet se retrouve seul, sans Autre parental, dans la détresse (Hilflosichtkeit). Ce moment de désarroi pousse l’adolescent à un changement de discours.
Alors qu’enfant, il était dans la position de l’aimé (érôménos) en tant qu’objet d’amour de ses parents, il va passer à l’état d’aimant (érastès) par la métaphore de l’amour. Un nouvel amour – au-delà de l’amour œdipien – surgit alors dans la contingence. En venant suppléer au non-rapport sexuel, cet amour se rattache au réel. Comme rien n’est jamais écrit pour nouer l’amour et la jouissance, le sujet doit inventer le nouveau nœud de l’amour, afin de l’inscrire dans un discours.
Trois exemples extraits de la littérature nous ont fait saisir ce surgissement du nouvel amour dans la contingence de la rencontre.

« Je vous remercie bien, Monsieur. »

The Lovers collection, hommage à Magritte (2014).

The Lovers collection, hommage à Magritte (2014).

Dans Mémoires d’un fou, de Gustave Flaubert, la rencontre surgit sur une plage pour cet adolescent de seize ans : une charmante pelisse rouge posée sur le sable risque d’être emportée par la vague. Il la déplace.
« Je vous remercie bien, Monsieur », entend-il soudain. Il se retourne. Cette voix douce est celle d’une jeune femme accompagnée de son mari. C’est la première fois qu’on l’appelle « Monsieur ». Elle est belle. Il baisse les yeux et rougit.
Ce premier battement du cœur le fait basculer, un nouvel amour surgit.
Dans Le lys dans la vallée, d’Honoré de Balzac, l’adolescent intimidé lors de son premier bal se réfugie sur une banquette. Le prenant pour un enfant, une femme vient s’asseoir à son côté. Il sent aussitôt son parfum, la regarde et se trouve ébloui. Se penchant pour voir son corsage, il perd son esprit et se jette dans son sein. « Monsieur ! », s’écrie-t-elle.
En l’épinglant comme un Monsieur, l’autre le déloge de sa position : il ne peut alors plus se soutenir comme un enfant ; il change de discours, passant de l’aimé à l’aimant.
L’écrivain Henri Thomas, dans Ai-je une patrie ?, décrit comment, à l’adolescence, la sexualité le confronte à un trou et au silence. Le réel de son corps, via l’apparition des poils pubiens, lui fait horreur. L’écriture le sauve. Le nouage entre écriture et amour vient comme suppléance au non-rapport sexuel.
À l’âge de douze ans, la voix d’une jeune fille rencontrée dans la cours de l’école le remplit d’émotion. Le nouvel amour surgit. Mais pris de panique, au lieu de l’approcher, il va se coucher pour continuer de rêver à elle en « s’agaçant le sexe ».
Il invente la solution de l’amour en rêvant comme suppléance à la rencontre.
Pour conclure, Philippe Lacadée rappelle qu’un nouvel amour en conjonction avec le réel peut surgir dans la cure quand le sujet opère quart de tour et change de discours. C’est ce dont témoignent les AE.

Marie-Paule Candillier

Philippe Lacadée est psychanalyste à Bordeaux, membre de l’ECF et de l’AMP. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels : L’éveil et l’exil – Enseignements psychanalytiques de la plus délicate des transitions : l’adolescence (éd. Cécile Defaut, 2007) ; Le malentendu de l’enfant – Que nous disent les enfants et les adolescents aujourd’hui ? (éd. Michèle, 2010, préface C. Alberti, postface H. Castanet) ; Vie éprise de parole : Fragments de vie et actes de paroles (éd. Michèle, 2013) ; La vraie vie à l’école : la psychanalyse à la rencontre des professeurs et de l’école (éd. Michèle, 2013).



Catégories :Conférences